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Quand un « relou » numérique obtient une sanction… contre celle qu’il a insultée

Relou au carré

Quand un « relou » numérique obtient une sanction… contre celle qu’il a insultée

Illustration : Flock

L’affaire est devenue virale sur LinkedIn et Instagram : insultée par message privé, une entrepreneure s’est retrouvée obligée par la justice de supprimer la publication qu’elle avait postée en réaction. Capture d’écran à l’appui, elle s’y indigne publiquement de la violence sexiste que les femmes subissent en ligne.

C’est l’histoire d’une internaute, sur LinkedIn. Tara Heuzé-Sarmini est entrepreneure, formatrice, et fondatrice de l’association Règles Élémentaires, qui agit contre la précarité menstruelle. Dans l’affaire qui nous occupe, cela dit, Tara Heuzé-Sarminin est avant tout une internaute, qui reçoit quelquefois des messages privés de prospection sur un réseau social professionnel.

Fin août, elle en reçoit un qu’elle juge « généré par une IA ». Comme le texte lui propose de rejoindre un cercle nommé « Band of Brothers », un projet qui se décrit comme « écosystème européen dédié à l’accélération des projets ambitieux », Tara Heuzé-Sarmini répond : « peu probable que je rejoigne un écosystème de bros ». Au bout de cinq minutes, elle reçoit une insulte en guise de réponse.

Une assignation en justice qui suscite l’indignation

Agacée, Tara Heuzé-Sarmini décide de prendre une capture d’écran de l’échange pour s’irriter publiquement du fait que, « 10 ans après #metoo, exister pour une femme, aussi bien sur les réseaux que dans l’espace public, c’est encore s’exposer au (cyber)harcèlement, aux insultes, au dénigrement… ». Des échanges d’insultes, provoquées ou gratuites, sur les réseaux sociaux… L’affaire est courante : elle aurait pu s’arrêter là. Mais la publication de Tara Heuzé-Sarmini gagne en viralité.

Extrait du message de Tara H-S qui explique sur LinkedIn avoir été insultée en message privé – capture d’écran

Deux semaines plus tard, l’entrepreneure publie un nouveau texte, dans lequel elle indique avoir été « assignée en 48 h. Condamnée en 24 h. » D’après l’extrait de la décision de justice qu’elle publie, l’entrepreneure est condamnée à verser 1 500 euros au titre de l’article 700 du code de la procédure civile, et à retirer, sous 24 h, son premier message public. À défaut, elle se retrouve « sous astreinte provisoire (…) de 150 euros par jour de retard ».

Dans les commentaires, on s’émeut de la réaction du plaignant, mais aussi, notamment dans les cercles féministes, de la réactivité de la justice. 48 h pour empêcher une femme insultée de s’agacer publiquement de cette insulte, ça paraît peu, quand on connaît la vitesse de traitement de certaines affaires de cyberharcèlement.

Au tribunal, en janvier 2025, la streameuse Ultia se déclarait par exemple épuisée par un cyberharcèlement ininterrompu depuis 2021. Dans l’affaire qui a opposé le rappeur Booba à la journaliste Linh-Lan Dao, les messages insultants ont été publiés en janvier 2024, le procès s’est tenu le 2 avril 2026 et la décision, rendue le 2 juin, soit deux ans et demi après les faits. Pour comprendre ces apparents écarts de temps, et le fonctionnement de la justice face aux affaires de violence en ligne, il faut se pencher sur les différentes procédures envisagées.

Plainte recevable, mais pas nécessairement fondée

D’autant que les captures d’écran de messages insultants brandies en ligne pour faire exemple, voilà un réflexe qui devient presque fréquent. Qu’on les croise sur LinkedIn, Instagram, TikTok ou d’autres plateformes, celles-ci s’émeuvent, souvent, de la violence gratuite ou de l’absence de modération. « Ce n’est pas parce que c’est courant que juridiquement, cela reste valable », prévient l’avocat Alexandre Archambault. Aux yeux de la Justice, si une insulte est formulée dans le cadre d’un échange privé, le cadre de sa diffusion reste, précisément, privé. Autrement dit, « sur le papier, toute personne qui en affiche une autre, même au nom d’une finalité parfaitement légitime, risque des poursuites au civil ».

Cette explication implique de se pencher sur le cadre des poursuites engagées par l’auteur de l’insulte contre Tara Heuzé-Sarmini. Les deux affaires de cyberharcèlement évoquées plus haut étaient jugées au pénal, c’est-à-dire selon la branche du droit qui se préoccupe des infractions commises contre l’ordre public ou la société.

Comme nous le rappelait Alexandre Archambault en 2024, il existe d’autres manières de se protéger contre les violences numériques, notamment devant une juridiction civile. Ces dernières se préoccupent des litiges entre personnes et entités privées. C’est cette voie qu’a choisie le plaignant, en recourant au référé.

Pour reprendre les explications du ministère de la Justice, le référé est une « procédure judiciaire d’urgence qui permet au juge de prononcer rapidement des mesures provisoires, dans le respect du débat contradictoire ». Dans ce type de mesure d’urgence, « le juge des référés ne se prononce pas sur le fond, juste sur l’évidence », explique l’avocat. Ici, l’évidence est la suivante : un échange privé reste privé, et « le rendre public constitue un trouble manifestement illicite ».

Procédure en appel

Du point de vue du droit, l’action du plaignant peut donc être recevable, quand bien même il est l’auteur de l’insulte initiale. Cela ne veut pas dire qu’elle ne puisse être démontrée infondée, estime Alexandre Archambault, « encore faut-il le soutenir devant le juge ». Et de préciser qu’en l’espèce, la défenderesse n’est pas « condamnée, au sens infamant » souvent accolé aux procédures pénales, mais bien visée par une décision prise au civil, qu’il est possible de contester.

Devant l’audience sollicitée au bout de 48 h, « à plus de 200 km » de chez elle, Tara Heuzé-Sarmini semble s’être trouvée dans l’impossibilité de se rendre au tribunal de Lille pour défendre sa cause (contactée par Next, elle n’avait pas répondu à l’heure de publier ces lignes). Dans de tels cas de figure, Alexandre Archambault enjoint les potentiels plaignants à appeler un avocat, dont c’est précisément le métier.

Lui s’interroge par exemple sur le respect des droits de la défense. La Cour européenne des droits de l’homme a déjà rappelé à l’ordre des juridictions françaises dans des cas relativement proches. Et dans la mesure où la défenderesse semble résider « dans un autre ressort que celui où est jugé l’affaire », il estime possible de questionner l’office du juge sur l’article 484 du Code de procédure civil. Ce dernier prévoit en effet : « Le juge s’assure qu’il s’est écoulé un temps suffisant entre l’assignation et l’audience pour que la partie assignée ait pu préparer sa défense. »

Quoiqu’il en soit, l’affaire ne s’arrêtera pas là : Tara Heuzé-Sarmini a déjà indiqué faire appel et ouvert une cagnotte pour financer ses frais de justice. Si elle collecte plus que nécessaire, elle indique avoir « décidé de reverser le différentiel à la Fondation des Femmes pour venir en aide à d’autres victimes de procédures-bâillons ».

Après s’être dé-taggé de la publication initiale de Tara Heuzé-Sarmini, et avoir enlevé les émojis éclair qui entouraient son nom, l’auteur de l’insulte a publié le 16 septembre au soir un message dans lequel il présente ses excuses à la principale concernée.

Après la procédure en référé, des excuses – capture d’écran post LinkedIn

Alexandre Archambault, lui, invite à la mesure dans les propos qui visent l’institution judiciaire : le Code pénal punit « le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».

« Non, les femmes victimes de comportements sexistes ou insultants en ligne ne doivent pas s’auto-censurer et restent parfaitement légitimes à les dénoncer, conclut l’avocat. À condition de rester dans les clous : on n’affiche pas le relou (car il faut partir du principe que le relou gagne toujours au jeu du plus relou), on reste factuelle, on ne se fait pas justice soi-même. » En cas de doute, insiste-t-il encore, « on n’hésite pas à consulter un professionnel du droit ».

Commentaires (13)

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Le gars est pote avec le policier qui a enregistré la plainte et avec le juge qui a assigné / condamné cette dame en si peu de temps?
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De quel policier parles-tu ?
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C'est du civil. Que vient faire la police dans cette histoire ?

Et c'est le principe du référé d'heure à heure, chaque jour nous avons des décisions rendues de cette façon, dans laquelle le juge ne se prononce pas sur le fond, car ce n'est pas son office dans ce type de procédure.

Il se prononce sur la base des éléments soumis par les parties, et lorsqu'une d'elle est défaillante, ce n'est pas son problème, on peut trouver cela moralement choquant mais c'est la loi et le juge doit appliquer la loi. Pas pour rien que dans les assignations il y a tout un passage en caractères 24 gras martelant en substance "si vous ne vous pointez pas à l'audience, une décision sera rendue sur la base des éléments fournis par votre seul adversaire, donc vraiment, si vous ne pouvez pas être présent physiquement faites vous représenter par un avocat, c'est indispensable"

Et quoiqu'on puisse penser de la décision rendue, elle a tout sauf l'autorité de la chose jugée, et peut être contestée en appel, ce qui sera un moyen de rétablir le contradictoire et accessoirement, replacer l'église au centre du village en rappelant qui est la victime dans cette affaire, s'agissant ici d'un sujet d'intérêt général.
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S'il est illégal de partager le verbatim ou une capture d'écran du message privé, est-il possible de le relater ? Est-ce que ce serait aussi une divulgation d'échange privé ?

Dans cet exemple ce serait un post LinkedIn qui dirait en substance que M. Machin lui a écrit, elle a répondu ça et il l'a traité de bidule, mais sans les propos exacts.
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C'est effectivement compliqué pour nous de reproduire l'échange privé qui a motivé la plainte et cette décision express en référé. Il est en revanche possible qu'il apparaisse dans la version non tronquée du post LinkedIn illustré et lié dans l'article.
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Il est tout à fait possible de le relater. En veillant à ne pas afficher la personne concernée, ou tout du moins la rendre identifiable. On peut le regretter, mais c'est la loi, et toujours partir du principe qu'un relou bien relou la maitrise bien mieux que vous.

Et la bonne nouvelle, c'est que si un relou peut saisir une juridiction civile, c'est aussi le cas pour les victimes, d'ailleurs l'article en fait état.
next.ink Next
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Et après certains se demandent pourquoi beaucoup de femmes ne déposent pas plainte ...
Et lorsque les privilèges des hommes sont évoqués, les regards sont bien entendu détournés.
P.S. : J'ai bien entendu appliqué une auto censure à mon commentaire, étant donné qu'il ne faut visiblement pas critiquer l'appareil judiciaire. 😏
Mais tout va bien.
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"les termes que j'ai employés étaient déplacés, inutilement blessants"
Mais le mec il cherche encore à minimiser qu'il a insulté une femme gratuitement pour des raisons de gros troudic...
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Il apparaît évident que la loi doit s'adapter pour prendre en compte ce genre de cas.
Car en l'état actuel des choses, la loi protège les harceleurs dès lors qu'il est interdit de divulguer ce type de messages reçus en privé.
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La règle est valable pour d'autres cas où des victimes ne veulent pas que leurs conversations fuitent.
La règle s'applique à tous par équité de traitement.

Certains maitrisent bien les tenants et aboutissants et ne se privent pas d'en jouer.
D'où le rappelle du juriste à la fin de l'article sur le fait de prendre conseil auprès d'un spécialiste.
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Il y a plusieurs problèmes à cela. En premier lieu, la divulgation d'échanges privés est une technique particulièrement prisée... des harceleurs.
Comme l'a écrit un avocat réputé sur BlueSky, défenseur de victimes de harcèlement, avant de supprimer ses messages sur cette affaire, (sans doute à cause d'une shit storm), la non divulgation des échanges privés est normale et nécessaire. La remise en cause de ce droit (et d'autres assimilés, comme le droit à l'image) nous amènerait très vite à une société bien dégueulasse.
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je crois que j'ai rien compris :crever:
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TL;DR : Un monsieur pas très gentil fait du forcing sur Linkedin pour faire grossir son "groupe de travail". Il n'a pas su essuyer un refus autrement qu'en insultant Tara. Tara en a parlé dans un post Linkedin en mentionnant la personne, celle-ci a pris la mouche et a assigné Tara en justice. La justice a donné raison au pôvre monsieur et Tara est condamnée à verser 1 500 euros.