Huées, refus d’usage : les protestations contre l’IA se multiplient
Illustration : Flock
Mathilde Saliou
Le 19 mai à 14h13
Lors de plusieurs remises de diplômes, des dirigeants de la tech ou de l’industrie ont été hués après avoir décrit le développement de l’intelligence artificielle comme « prochaine révolution industrielle ». De nouveaux symptômes d’un rejet de ces technologies, plus marqué au sein de la génération Z.
Huées, refus d’usage : les protestations contre l’IA se multiplient
Illustration : Flock
Lors de plusieurs remises de diplômes, des dirigeants de la tech ou de l’industrie ont été hués après avoir décrit le développement de l’intelligence artificielle comme « prochaine révolution industrielle ». De nouveaux symptômes d’un rejet de ces technologies, plus marqué au sein de la génération Z.
Droit
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8 min
La vidéo est devenue virale : début mai, lors d’une cérémonie de remise des diplômes, la vice-présidente des alliances stratégiques du groupe Tavistock, Gloria Caulfield, a décrit l’intelligence artificielle comme la « prochaine révolution industrielle ». Face à ce discours, les néodiplômés en sciences humaines de l’Université du Centre de la Floride (UCF) et de l’école Nicholson de la communication et des médias l’ont huée.
La rumeur s’est maintenue, parfois ponctuée d’affirmations selon lesquelles « l’IA, c’est naze » (AI sucks), jusqu’à ce qu’elle rappelle que « jusqu’à il y a quelques années, l’IA n’était pas un facteur dans nos vies ». À ces mots, les étudiants l’ont applaudie. Il y a quelques jours, ç’a été au tour d’Eric Schmidt, ex-PDG de Google, d’être hué lors d’un discours donné pour la cérémonie des diplômes de l’Université d’Arizona.
Côté français, ce 19 mai, c’est le cofondateur du média Loopsider, Johan Hufnagel, qui témoigne par l’intermédiaire de son collègue et auteur de la newsletter Hupster David Carzon du refus d’étudiants en journalisme de recourir à l’intelligence artificielle. Qu’elles soient portées par la génération Z ou par d’autres, ces prises de position viennent remettre une pièce dans la machine de la difficile acceptabilité sociale du déploiement accéléré de l’IA.
La génération Z aux avant-postes
Invité par l’université d’Arizona pour sa « contribution générale et son leadership extraordinaire dans les avancées technologiques, scientifiques et l’innovation », Eric Schmidt a comparé la montée des ordinateurs, alors que lui-même était étudiant, avec celle de l’IA aujourd’hui. Hué, il a continué en admettant : « Il y a une peur dans votre génération, selon laquelle le futur serait déjà écrit, selon laquelle les machines arrivent, les emplois s’évaporent, le climat se désagrège, la politique est fracturée. Vous héritez de ce bazar que vous n’avez pas créé, et je comprends cette peur ».
Et d’affirmer que le futur n’était pas écrit, et que la génération diplômée en 2026 avait de réelles possibilités d’influencer la manière dont l’IA se développe. De nouveau hué sur ce dernier point, Schmidt a ensuite insisté sur le besoin de « choisir une variété de perspectives », en y faisant un parallèle étonnant avec celle « de l’immigrant, qui a si souvent été la personne qui est venue dans ce pays et l’a rendu meilleur ».
Ce cas n’est qu’un exemple parmi une série plus large de protestations ouvertes contre le déploiement de l’IA. En la matière, la génération Z se place souvent aux avant-postes, inquiète, dans plusieurs secteurs, de voir ses opportunités d’emploi disparaître alors même qu’elle entre sur le marché du travail. En avril, un sondage de l’institut Gallup constatait que près d’un tiers des répondants états-uniens de 14 à 29 ans affirmaient que l’IA les « énerve », soit 9 points de plus que les 22 % qui avaient répondu de cette manière l’année précédente. En 2026, 22% des interrogés se sont déclarés enthousiasmés par la technologie, contre 36 % l’année précédente.
Mené auprès de 1 200 « travailleurs de la connaissance » (c’est-à-dire, ici, des employés de bureau) et 1 200 dirigeants d’entreprises en Europe, au Royaume-Uni et aux États-Unis, un autre sondage réalisé par Workplace Intelligent constate que 29 % des employés admettent saboter les systèmes d’IA déployés par leurs sociétés en entrant des informations propriétaires dans des modèles grand public, en utilisant des outils d’IA non autorisés, ou en utilisant à dessein des résultats d’IA de faible qualité dans leur travail, sans les corriger. Au sein de la génération Z, cette proportion grimpe à 44 % des répondants. Et parmi les raisons avancées pour expliquer ces comportements, 30 % citent la peur de l’automatisation par l’IA, 28 % indiquent que leur IA d’entreprise présente « trop de problèmes de sécurité » et 20 % se déclarent agacés par le surplus de travail que leur a ajouté le recours à l’IA.
Une grogne qui s’étend
Si les usages sont nettement différents – 28 % des employés déclarent recourir à l’IA plus de deux heures par jour, alors que 64 % des cadres affirment le faire –, les dirigeants interrogés ne semblent pas tellement mieux lotis que leurs employés. 72 % déclarent en effet que la stratégie de leur entreprise en matière d’IA leur crée du stress ou de l’anxiété. Parmi eux, 32 % qualifient même ce stress d’élevé, voire « handicapant ».
Si ces positions n’en sont pas encore à critiquer ouvertement le déploiement de l’IA, d’autres acteurs de la société l’ont déjà fait, que ce soit lors de la diffusion d’une publicité pro-IA lors de l’édition 2024 du festival SXSW, ou encore lors de la promotion du film Frankenstein, pendant laquelle le réalisateur Guillermo del Toro s’était fendu d’un « Fuck AI » qui se passe de commentaire.
Politiquement, les États-Unis sont à la fois devenus le « développeur le plus avancé de l’IA et son premier hater », écrit the Atlantic. Le média note d’ailleurs que l’un des seuls points sur lesquels l’ex-conseiller de Trump, Steve Bannon, et le sénateur démocrate Bernie Sanders s’accordent est le constat selon lequel l’IA est un « désastre » pour les travailleurs. Localement, cette réunion transpartisane a commencé à s’incarner dans certains combats contre l’infrastructure qui permet aux modèles de tourner. Dans le Michigan, c’est par exemple une alliance entre groupes MAGA (Make America Great Again) et Socialistes démocrates qui s’opposent à la construction d’une dizaine de nouveaux centres de données.
Le risque est qu’à terme ces protestations prennent un tour violent. Il est réel : en avril, la maison de Sam Altman était attaquée par deux fois en un week-end, une première fois via un lancer de cocktail Molotov, une seconde avec des tirs sur la façade. L’auteur du lancer de cocktail molotov, Daniel Alejandro Moreno-Gama, avait lui-même évoqué dans ses écrits la possibilité de « faire une Luigi à certains PDG de la tech », en référence à Luigi Mangione, qui doit être jugé pour l’assassinat du directeur exécutif de UnitedHealthcare. De la même manière que l’assassinat avait provoqué des célébrations numériques, en ligne, les attaques contre le domicile d’Altman ont été abondamment saluées.
En réaction, le patron d’entreprise s’était fendu d’un billet de blog méditant sur l’intérêt du développement de l’IA et sur le rôle que lui-même y joue. Mais de même que Gloria Caufield ou Eric Schmidt devant des jeunes tout juste diplômés, le patron d’OpenAI donnait peu de pistes de réponses aux multiples questions qui peuvent expliquer l’amplification croissante de l’opposition à l’IA, que celles-ci concernent les réductions d’effectifs justifiées par l’IA, les impacts environnementaux de ces technologies et du reste de l’industrie qui lui a permis d’émerger, ou encore leur usage dans les conflits en cours. Il serait temps de s’en préoccuper, pourtant : selon certains sondages, la population états-unienne en est désormais à préférer les Services de l’immigration et des douanes (ICE), malgré ses actions violentes des derniers mois, au domaine de l’IA.
Commentaires (32)
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Abonnez-vousLe 19 mai à 14h45
Quand l'imprimerie s'est démocratisée, on disait que ça allait ramollir la mémoire des foules qui ne feraient plus l'effort de retenir les choses !
Je ne pense pas que ça a eut cet effet là en définitive, car on pouvait du coup s'intéresser à davantage de choses que le seul savoir transmis par la mémoire des ancêtres.
Maintenant, il est vrai que l'IA touche à ce qui différencie l'homme des autres animaux : l'intelligence (si on admet que l'IA l'est !).
Alors je comprends : il y a de quoi effectivement être perplexe, surtout pour les métiers touchés qui étaient auparavant les métiers "à plus-values" que l'IA remplacera plus facilement.
Mais il y a aussi de quoi s'inquiéter sur d'autres dérives. Déjà qu'en bon Don Quichotte je me bats contre le duopole Google/Apple en n'ayant pas de smartphone, là je vois arrive l'IA "agentique".
On va demander à l'IA (Google !) de nous organiser un voyage, et elle va tout faire pour nous : logement, transports, activités sur place... en utilisant bien sûr des services "agréés Google" qui lui versent une commission !.. C'est donner encore plus de pouvoir à ce duopole sur l'économie réelle si on ne réagit pas. Or sur la déferlante smartphone, la réaction de la France et l'Europe est à peu près zéro pointé. La France récolte même une note négative en faisant fuir de possibles alternatives comme Graphene OS.
Bref oui, je comprends l'inquiétude des jeunes pour leur avenir, et je crains hélas encore plus de méga concentration "américaine" (qui ne sont pas toujours nos amis, n'est-ce pas l'agent Orange !).
Mais comme tout progrès... ça me semble maintenant inéluctable, et il vaut sans doute mieux travailler dans le sens de la vague pour que le pire que je décris ci-dessus n'arrive pas, plutôt que de jouer le roi Canut !
Le 19 mai à 15h28
Et qu'on ne l'a pas imposée partout à tord et à travers.
Contrairement à l'IA qu'on colle partout, qui dans la majorité des cas n'apporte rien, et n'élève pas le niveau intellectuel (selon moi).
Je suis un adversaire de l'IA inutile, pas un adversaire farouche quand elle a une plus-value mesurable.
Résumer des mails de 3 lignes écrit par une autre IA -> Niet
Mythos pour sécuriser l'écosystème-> Yep
Par ex.
Le 19 mai à 16h25
Affaiblira la mémoire des gens
Donnera l'apparence de la sagesse sans la réalité
Cette même critique a été réactualisée à chaque nouvelle technologie de mémoire :
Livre/imprimerie (XVe siècle)
Photographie (XIXe siècle)
Ordinateur/internet (XXe-XXIe siècle)
Merci à l'IA qui m'a permise de vérifier la véracité des propos non sourcés de Bylon....
Pour ma part, je considère le contexte totalement différent: depuis internet, chaque nouveauté est bien plus rapidement "démocratisée", et dans le cas de l'IA, ce n'est pas par praticité mais par demande des concepteur d'IA. Comme si les concepteurs d'imprimerie forçaient tout le monde à les utiliser.
Le 20 mai à 00h20
On voit encore pas mal de personnes > 70 ans capable de réciter des citations ou poèmes appris il y a 50 ans. Mais bcp moins de personnes < 50 ans capable de faire pareil.
On a grandi avec les machines et un accès facile à l'information: plus besoin de retenir l'information elle même mais on doit être capable de la trouver rapidement.
Les besoins changent, les cerveaux s'adaptent.
Avec l'AI, on passe au niveau supérieur: non seulement les efforts de mémorisations deviennent inutiles, ce sont bientot les efforts de reflexions qui deviennent inutiles puisque l IA mache tout.
On va faire un monde encore plus inégalitaire où une petite minorité fera encore l'effort de comprendre mais la majorité prendra telle quelle le discours de l IA comme simple vérité.
Modifié le 20 mai à 00h24
En ce moment, les équipes d'ingénieurs dans tout les secteurs font face à une surcharge de travail avec ce que leur permet l'IA.
De + en + d'équipes qui ont créé et conçu des systèmes arrivent au point de non retour, celui de ne plus comprendre comment fonctionne LEUR système, en laissant différents agents IA le gérer de A à Z. Le système encore parfaitement compris il y a 1 an devient une boite noire qu'on teste massivement (avec d'autres agents IA) pour s'assurer qu'elle fait ce qu'on lui demande.
Le 20 mai à 00h27
Mais l IA simple de Mme Michou, celui de ChatGPT ou d'une recherche Google, devient qd même de + en + utilisé, et notamment par cette génération Z qui craint tant pour ses jobs.
Le 19 mai à 15h08
Ne pas/plus savoir réfléchir, raisonner, et solutionner des problèmes (parfois hyper simples) par soi-même, c'est vider l'essence même de l'être humain
Le 19 mai à 15h13
Et quel est le rapport avec savoir lire l'heure sur une horloge et de contrôle au moyen de la technologie?
Vous regardez trop de film.
Modifié le 19 mai à 15h29
Et je ne vois pas le rapport avec la consommation de films...
Le 19 mai à 15h42
contrôler la jeunesse avec la technologie, ça ferait un bon film cyberpunk
Le 20 mai à 09h05
Quand on en sera là, il ne faudra pas oublier que derrière les "IA" il y a des dirigeants avec des idées politiques et que ceux-ci peuvent biaiser volontairement leur "IA" pour influencer la population. Je ne parle même pas des pubs cachées.
Le 22 mai à 08h59
Le 22 mai à 10h53
Dans la culture française, on préfère blâmer en cas d'erreur, voire rabaisser, plutôt que d'apprendre à prendre un recul dessus et en tirer un enseignement.
Le 22 mai à 12h25
Le 22 mai à 12h47
Le problème a des causes multiples, comme toujours.
Le 22 mai à 13h14
Le 22 mai à 16h31
Modifié le 19 mai à 15h26
(pas la guerre purement science-fictionnelle à la Terminator/Matrix, mais la révolte contre l'asservissement de l'homme aux machines pensantes)
Le 19 mai à 15h46
Le 19 mai à 19h33
Ouais, remarque. Ca colle.
Le 19 mai à 19h48
Le 19 mai à 15h28
Le 19 mai à 16h31
Quand on leur dit que c'est restreint, ça fait plutôt la gueule...
Le 20 mai à 14h15
Le 22 mai à 16h30
L'IA ça énerve tout le monde. Je suis allé dans des conférences pour les entreprises peuplées avec un public d'au moins 3/4 de cadres et de + de 40 ans, un interlocuteur a dit à la salle "Bon, en introduction, je veux dire que je ne vais pas vous parler d'IA", et la salle entière a applaudit.
Je ne cautionne pas que Sam Altman soit attaqué, mais est-il attaqué à cause des IA, ou parce qu'il organise ou participe la surveillance de masse et le meurtre de populations ? Mettre en avant un fait de violence contre une personne, quand la même personne contribue à des violences en masse, c'est risible.
J'ai longtemps été abonné à Next mais c'est terminé. L'actu du numérique ok mais si c'est pour essayer d'accuser les jeunes à tort et d'alimenter ou relayer le climat de division, ça sera sans moi.
Le 19 mai à 16h33
Bah, suffisait de leur claquer un "OK Zoomer"
Le 19 mai à 16h54
Moi je m'en fout de mettre 110 000 personnes au chômage (cf la new concomitante sur Meta) si ces personnes peuvent continuer à vivre, via un salaire ou une indemnité.
Sauf que c'est pas ce qui se passe: On vire tout le monde, mais on veux quand même que les gens travaillent pour gagner de quoi vivre. Pour moi il y a une immense hypocrisie ici, qui ne date pas de l'IA d'ailleurs.
Le 27 mai à 22h21
Ce sont les entreprises de semi-conducteurs, Ram, SSDs, GPUs, processeurs, comme TSMC, Samsung, SKHynix, Micron..., qui sont les grands gagnants de cette hype IA. Et c'est effectivement très mal réparti...
Modifié le 19 mai à 17h04
Une radicalité s'installe quand des questions sont passées sous le tapis, au même rythme que celles-ci le sont, en proportion de leur volume.
Ici, les questions sont nombreuses, apparaissant avec une vitesse proportionnelle à l'adoption, sans commune mesure avec toute évolution technique/technologique passée en termes de célérité.
Nous sommes forcés de courir après un train dont personne ne sait où il va, mais avec lequel il faudrait ne pas perdre contact : une hystérie de masse, un mouvement de foule mondial.
Le 19 mai à 18h14
Le 23 mai à 16h44
Des déclaration comme celles de Jack Dorsey qui a supprimé 40% des emplois de son entreprise Square à cause de l'IA, en disant que dans un an toutes les entreprises feraient comme lui, ne peuvent que les inquiéter. Ce sont surtout les jeunes qui sont touchés.
Et ce n'est pas une vaine crainte, car les entreprises comme les GAFAM ont déjà commencé à supprimer massivement des emplois, en disant que c'était nécessaire pour financer leurs infrastructures IA.
Et on voit sur Internet tous les sites fabriqués par l'IA qui voudraient remplacer les sites qui ont de vrais journalistes qui font du journalisme d'enquête comme NextInpact.
On navigue au milieu des fake news générées par IA.
Le 27 mai à 11h04
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