Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent
Qui définit la trajectoire ?
Mathilde Saliou
Le 27 février à 09h30
Alors que des contestations émergent autour de plusieurs projets de centres de données en France et ailleurs, des associations tentent de se saisir de ces occasions de visibilisation de l’infrastructure numérique pour ouvrir un débat sur la trajectoire technologique.
Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent
Qui définit la trajectoire ?
Alors que des contestations émergent autour de plusieurs projets de centres de données en France et ailleurs, des associations tentent de se saisir de ces occasions de visibilisation de l’infrastructure numérique pour ouvrir un débat sur la trajectoire technologique.
Le 27 février à 09h30
Société numérique
Société
8 min
« Méga datacenter, incinérateur, c’est non ! » À Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, le remplacement d’un dépôt pétrolier inutilisé depuis 15 ans par un centre de données fait partie des deux grands sujets que la liste Vitry Unie et populaire (divers gauche) veut mettre au cœur des débats en amont des municipales.
« Un tel centre de données, ça a une énorme emprise territoriale, ça implique énormément de consommation d’eau, d’électricité, ça crée très peu d’emplois », liste Merlin Gautier-Marchand, du collectif Pour une écologie populaire et sociale (PEPS), auprès de Next.
Ce 15 février, les collectifs de défense de l’environnement 3R, Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) et Soulèvements de la Terre se mêlaient à Vitry Unie et populaire pour protester contre deux projets industriels perçus comme similaires.
« L’incinérateur, il va permettre de chauffer les Parisiens, mais créer de la pollution pour Vitry, continue Merlin Gautier-Marchand. Dans les deux cas, il s’agit de bâtiments qui vont servir la capitale, c’est-à-dire servir des intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux des Vitriotes. »
La préoccupation résonne avec celle d’habitantes de Fouju, village de Seine-et-Marne où doit s’installer Campus IA, le plus gros projet français de centre de données. « On a l’impression d’être les poubelles de Paris, déclarait en novembre une riveraine, Christine Scialom. D’abord on se prend les centres d’enfouissement, ensuite les entrepôts de logistique, et maintenant les data centers. »
Elle résonne, aussi, avec des mobilisations qui s’organisent ailleurs en France, comme dans le monde. Au Chili, aux États-Unis, au Brésil, en Inde et ailleurs, portées tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des associations nationales, de défense de l’environnement ou des droits numériques, voire par des représentants politiques, des contestations émergent autour de la création de nouveaux centres de données.
Oppositions territorialisées
Next a étudié ce phénomène en partenariat avec l’Environmental Reporting Collective (ERC), un collectif international d’enquête sur les enjeux environnementaux. Derrière ces protestations apparaissent régulièrement des questionnements sur la trajectoire générale de l’industrie technologique et de celle de l’intelligence artificielle. En France, le sujet est porté tantôt par des collectifs locaux, tantôt par des organisations nationales.
Ils s’appellent Le nuage était sous nos pieds du côté de Marseille, Data for Good à Paris, deux collectifs à l’appétence particulière pour les enjeux du numérique. À l’instar de PEPS, des Soulèvements de la Terre, d’Attac ou d’Alsace Nature, ils sont aussi issus de groupes préoccupés avant tout par les questions environnementales. Dans certains cas, comme à Vitry, des groupements politiques s’emparent aussi du sujet. Ainsi des Écologistes face aux projets de Data One à Eybens et Villefontaine (Isère) ou de La France Insoumise face à celui de Google, à Châteauroux (Indre), entre autres exemples.
Pour autant, ces combats restent « très territorialisés » estime le sociologue Irénée Regnauld, co-auteur de Technologie partout, démocratie nulle part, Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous (FYP, 2020). L’expansion de l’industrie de l’intelligence artificielle, et celle des centres de données qui permettent d’en faire tourner les serveurs et stocker les données, a beau être planétaire, « il faut être très proche » d’un centre en particulier, « ou très nerd », pour vraiment s’intéresser au sujet.
Du côté d’InfraNum, qui fédère des acteurs de toute la chaîne de valeur de l’infrastructure numérique, « le maillage du territoire, y compris avec des centres de données de toute petite taille » est même un but en soi, explique sa présidente Ilham Djehaïch. L’idée est d’être « proche des clients, que ceux-ci soient des collectivités, des TPE, des PME ou autre », ce qui implique d’avoir « beaucoup de bâtiments, très intégrés dans le paysage ».
Cette intégration explique certainement que dans la majorité des cas recensés par le collectif Le Nuage était sous nos pieds, la cohabitation se passe correctement. Même dans les lieux où elle est plus complexe, comme à Wissous, ville de 7 000 habitants aux prises avec un projet porté par l’américain CyrusOne, le sujet « ne vient pas dans la bouche des gens » pendant les échanges en prévision des élections municipales, explique le maire sortant Cyrille Telman. Une situation un peu différente de ce qui commence à percer aux États-Unis, où l’acceptabilité des centres de données est quelquefois qualifiée de « grand unificateur », dans la mesure où des soutiens de Donald Trump et des électeurs démocrates s’allient pour s’opposer à certains projets.
Rendre visible l’infrastructure numérique
À Marseille, cela dit, c’est précisément parce qu’« il nous semblait que l’enjeu de la territorialisation des data centers était assez peu interrogée » que le collectif Le Nuage était sous nos pieds s’est formé, explique Antoine, l’un de ses membres. La ville phocéenne a ceci de stratégique qu’elle sert de point d’arrivée à 18 câbles sous-marins et permet, au nord, de les relier aux FLAP, l’acronyme utilisé dans l’industrie pour désigner Francfort, Londres, Amsterdam et Paris.
« Le travail du collectif, c’est vraiment de rendre matérielles ces infrastructures numériques qui sont devenues des espèces d’appendices de nos vies, explique Lena, une autre membre du collectif, dans un épisode de notre podcast Entre la chaise et le clavier. Aujourd’hui, en particulier avec l’IA, ce sont des choses qui se développent énormément, mais dans la plus grande opacité pour le grand public. »
« L’idée, c’est de donner des clés aux citoyens », abonde la coprésidente de Data for Good Lou Welgryn. À défaut, la population découvre souvent les projets « quand il commence à y avoir des pelleteuses », illustre Irénée Regnauld, ce qui empêche toute possibilité de réel débat.
Loin d’être propre à la France, cette logique se retrouve par exemple en Thaïlande, où la population de la province de Chonburi, déjà en concurrence avec certains acteurs industriels pour l’accès à l’eau, a peu d’informations sur les projets de centres de données qui viendront, eux aussi, pomper dans les réserves disponibles.
Selon le décompte de nos partenaires, la région abrite déjà quatre centres de données et 11 projets ont été signés. Les agriculteurs locaux, eux, témoignent déjà des difficultés à maintenir leurs activités pendant les longs étés caniculaires.
Au Brésil, le projet de complexe de data center « AI City », dans la ville d’Eldorado do Sul, a été validé par le ministère de la mine et de l’énergie, qui prévoit une augmentation de 20 % de la demande électrique actuelle en période de pointe dans la région Sud. Interrogés par nos partenaires de l’ERC, des habitants qui découvrent le projet le qualifient de « terrible », dans la mesure où ils subissent déjà de fréquentes coupures d’électricité.
« Cela aurait pu se passer autrement »
Dans l’hexagone, si le réseau public de transport d’électricité RTE appelle à accélérer l’électrification des usages pour absorber la production énergétique nationale, les projets de centres de données n’en créent pas moins certains conflits d’usage au niveau local.
À Marseille, des élus écologistes ont demandé un moratoire sur les nouveaux bâtiments : leur réservation d’électricité freine d’autres travaux, comme celui de l’électrification des quais du port, qui permettrait de réduire la pollution émise par les ferries.
L’enjeu, pour des associations comme PEPS, est aussi de sensibiliser à ce que l’ensemble de la chaîne de production provoque. « On organise beaucoup la mobilisation autour du Congo, explique Merlin Gautier-Marchand, parce que la construction des serveurs exige beaucoup d’or et de coltan », des matériaux extraits dans des conditions dramatiques – en 2023, Amnesty International calculait qu’environ 40 000 enfants travaillaient dans les mines de Cobalt, notamment autour de la ville de Kolwezi.
La trajectoire technologique générale répond pour le moment à « des choix du capitalisme numérique, qui y a vu une manière de faire du profit », résume Antoine du Nuage était sous nos pieds, notamment en multipliant les fermes de serveurs. « Mais cela aurait pu se passer autrement, c’est pourquoi il nous semble important de faire émerger les conditions d’un débat sur notre modèle numérique. »
Face aux projets de centres de données, des résistances s’organisent
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« Cela aurait pu se passer autrement »
Commentaires (39)
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Abonnez-vousLe 27/02/2026 à 10h47
Avec ce genre de pratique, on n'avance pas, on délocalise, et au final c'est nous tous qui y perdons. C'est dommage. Mieux vaut travailler sur l'intégration paysagère, l'atténuation des impacts plutôt que de de perdre son temps à lutter contre !
Le 27/02/2026 à 11h28
Mais ceux qui fournissent les services ont tellement peur de passer à côté de quelque chose qu'ils en mettent partout, même là où il n'y en a pas besoin...
Le 27/02/2026 à 14h46
Le 27/02/2026 à 15h24
Par contre, je doute qu'un data center "généraliste" fasse de l'IA (ou alors très très peu), car les besoins en alimentation et refroidissement sont tellement différents que ce n'est pas vraiment compatible...
Le 27/02/2026 à 15h52
Pour l'alimentation et le refroidissement, j'ai des doutes : la loi de Joule et celles de la thermodynamique ne dépendent pas des usages.
Modifié le 27/02/2026 à 16h56
[edit] je n'ai pas retrouvé l'article que j'avais lu avec toutes les données chiffrées, mais cet article mentionnent effectivement les besoins en réseau très différents (24 à 32x dans l'article).
L'article mentionne également le problème de la chaleur dégagée et donc du refroidissement nécessaire.
Dans l'article que j'avais lu mais que je ne retrouve pas, il y avait une métrique que j'avais trouvé très intéressante qui était la conso moyenne par rack. Dans un datacenter "classique", il fallait compter entre 5 et 10kw. Pour un rack avec des GPU, entre 50 et 100kw (les chiffres sont de mémoire, mais le facteur 10 était bien là)
Le 27/02/2026 à 15h59
Le 27/02/2026 à 18h05
Modifié le 27/02/2026 à 18h11
Le 27/02/2026 à 12h02
(Et idem dans les transports.)
Le 27/02/2026 à 14h48
Le 01/03/2026 à 21h39
Le 01/03/2026 à 23h12
Mais on peut aussi se dire que s'ils étaient inutiles, on ne les construirait pas. C'est du pur bon sens au niveau business.
Que certains les considèrent comme inutiles voire même nuisibles ne change rien au fait que d'autres les trouvent utiles et mettent de l'argent pour les construire.
Le 03/03/2026 à 18h35
Si tu veux dire qu'on peut se faire de l'argent en développant les data center, oui, très certainement. Et certains en auront une utilité dans leur domaine.
Mais si on regarde plus largement, et on se dit "utile (bénéfique) pour la société", je n'en suis pas certain.
Le 27/02/2026 à 11h12
Je ne comprends pas. J'en avais parlé dans les commentaires d'un autre article.
J'ai vu un reportage ARTE sur le Chili et son asséchement par les datacenter, le pompage est gratuit là-bas. Du coup, installation massive de DC des GAFAM.
Mais un acteur local refroidit en circuit fermé, il n'a eu besoin de prélever de l'eau qu'une fois.
Pourquoi ils ne font pas tous cela?
L’installation est plus couteuse pour un circuit fermé? Cela fonctionne moins bien?
Le 27/02/2026 à 12h57
Modifié le 27/02/2026 à 13h05
Le 27/02/2026 à 17h57
Le 27/02/2026 à 14h49
Le 27/02/2026 à 14h25
Mais les associations ont une panique morale à alimenter.
Le 27/02/2026 à 18h01
Regarde déjà le reportage dont j'ai donné le lien.
Regarde les liens de Serpolet.
Renseigne toi sur les USA.
Et on en reparle?
Le 27/02/2026 à 20h53
En circuit fermé, l'eau du circuit de refroidissement injectée dans le circuit est déjà avec la qualité / pureté attendue. Du coup, l'eau extérieure qui refroidi le circuit (si ce n'est pas un refroidissement air/eau) n'a pas forcément besoin d'être aussi "propre".
Le 04/03/2026 à 18h48
Le 04/03/2026 à 18h56
Le 05/03/2026 à 16h27
Le 05/03/2026 à 17h48
Néanmoins, j'ai trouvé ce schéma de principe pour un datacenter de 1 GW qui fonctionne en circuit hydraulique fermé + tours aéroréfrigérantes sèches.
https://www.trane.com/content/dam/Trane/Commercial/global/markets/data-centers/Trane-ReferenceDesign-1GW11.pdf
Le 05/03/2026 à 19h05
Le 27/02/2026 à 13h28
Le 27/02/2026 à 14h11
Le 27/02/2026 à 14h51
Le 02/03/2026 à 08h28
Le 27/02/2026 à 14h54
réduire la pollution émise par les ferries » Et pourquoi attribuer le problème aux centres de données, plutôt qu'aux croisières ? Pourquoi ne pas réduire les méga-bateaux de croisière, plutôt ? Cette campagne de presse (qui avait donné lieu à un article particulièrement mauvais dans le Parisien) reflète bien les priorités de la municipalité, pour qui le méga-tourisme est plus important que l'Internet.
Le 27/02/2026 à 20h55
Le 02/03/2026 à 08h33
Il se passe quoi pour les finances municipales si les bateaux de croisière vont mouiller autre part ?
De plus, il est plus aisé de gérer/modérer une activité en devenir plutôt qu'une déjà bien établie sur le territoire.
Après, je suis d'accord que les bateaux de croisière sont une hérésie écologique, mais à mon niveau je n'y peut pas grand chose, et même au niveau du gouvernement ils n'y peuvent pas grand chose, alors une municipalité...
Le 02/03/2026 à 18h02
Le 03/03/2026 à 09h41
Voir https://france3-regions.franceinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/les-navires-pourront-se-recharger-a-quai-l-electrification-s-accelere-sur-les-ports-de-marseille-et-la-decarbonation-avance-3241600.html
Le 04/03/2026 à 09h33
Le 04/03/2026 à 12h46
Le 28/02/2026 à 11h38
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