Connexion Premium

Pour surveiller les Palestiniens, l’armée israélienne s’appuie largement sur Microsoft

Nuage toxique

Pour surveiller les Palestiniens, l’armée israélienne s’appuie largement sur Microsoft

Illustration : Flock

Depuis 2022, l’armée israélienne a conclu un accord suffisamment vaste avec Microsoft pour que la société stocke 11 500 To de données, largement issues d’un programme de surveillance et de ciblage de la population palestinienne construit par l’unité 8200.

Le 12 août 2025 à 16h58

L’agence de surveillance de l’armée israélienne équivalente à la NSA, l’unité 8200, s’est appuyée sur les vastes capacités de stockage d’Azure pour construire un système de surveillance d’ampleur inégalée contre la population palestinienne, selon les informations de la publication israélo-palestinienne + 972 Magazine, du magazine hébreu Local Call et du Guardian.

L’unité 8200 se serait tournée vers le géant états-unien après avoir constaté qu’elle n’avait ni l’espace de stockage ni les capacités de calcul nécessaires pour gérer les appels téléphoniques d’une population complète. Opérationnel depuis 2022, le projet serait résumé au sein de l’armée de manière simple : enregistrer « un million d’appels par heure ».

Pour s’assurer le soutien de Microsoft, le commandant de l’unité 8200 Yossi Sariel s’est rendu à Seattle pour rencontrer le directeur exécutif de Microsoft Satya Nadella dès 2021. Le but : obtenir l’accès à un cloud Azure indépendant et sécurisé, construit en fonction des besoins spécifiques de l’armée israélienne. D’après les documents consultés par les trois médias, une large part de ces données sensibles seraient stockées dans des centres de données européens, aux Pays-Bas et en Irlande.

« Aucune preuve à date »

Microsoft indique ne disposer d’aucune information sur le type de données traitées par l’Unité 8200. Cela dit, l’entreprise étasunienne est sous une pression croissante, tant de ses employés que de ses investisseurs.

Après de premières révélations des trois mêmes médias sur le recours accru de l’armée israélienne à divers outils d’IA et au cloud d’Azure, en janvier dernier, la société a lancé un audit externe. En mai 2025, elle indiquait n’avoir « aucune preuve à date » de l’usage d’Azure ou de ses produits d’IA « pour cibler ou attaquer des personnes ».

Un dirigeant de Microsoft indique par ailleurs que l’entreprise avait expressément indiqué à divers dirigeants de l’armée israélienne que leurs produits ne devaient pas être utilisés pour de l’identification de cibles pour des frappes mortelles.

Bombardement post-appels

C’est pourtant bien le scénario que le récit de diverses sources du Guardian, de + 972 et de Local Call laisse deviner. D’après trois personnes de l’Unité 8200, la plateforme Azure de cette unité aurait avant tout permis de préparer des frappes mortelles et de gérer des opérations militaires tant à Gaza qu’en Cisjordanie.

L’immense dépôt d’appels téléphoniques aurait spécifiquement servi à identifier des cibles de bombardements – y compris lorsque ceux-ci se trouvaient dans des zones densément peuplées, notamment de populations civiles.

22 mois après le début de la contre-offensive israélienne, plus de 60 000 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza (dont 18 000 enfants) et plus de 86 000 ont été blessés. 2,1 millions de personnes sont par ailleurs en insécurité alimentaire aigüe, dont 470 000 personnes en situation de famine, qui perdure à cause du blocage quasi-total de l’aide humanitaire, en place depuis mai 2025.

Surveillance en Cisjordanie étendue à Gaza

Surtout, la priorité initiale du projet concernait la Cisjordanie, où 3 millions de Palestiniens et Palestiniennes vivent sous l’occupation militaire d’Israël. D’après des membres de l’unité 8 200, les informations stockées dans le cloud Azure permettent aux membres de l’armée de faire chanter, placer en détention, voire justifier l’assassinat des personnes ciblées.

Acteur principal de cette « révolution » technologique, le directeur de l’Unité 8200 Yossi Sariel, actif à ce poste de 2021 à fin 2024, aurait décidé de « tracer tout le monde, tout le temps » après une série d’attaques mortelles réalisées en 2015, au couteau, par de jeunes palestiniens.

En l’occurrence, il a œuvré à ajouter une surcouche d’outils d’IA à un vaste projet de surveillance de la population cisjordanienne. Auteur d’un livre sur les programmes d’intelligence artificielle à visée militaire (qui a permis de l’identifier alors que son identité était tenue secrète), Yossi Sariel a démissionné fin 2024, faute d’être parvenu, malgré ses programmes technologiques, à empêcher l’attaque du 7 octobre 2023 sur le territoire israélien. Celle-ci avait fait 1 200 morts et plus de 5 000 blessés.

En pratique, un système comme celui nommé par l’unité « messages bruyants » consiste par exemple à scanner l’intégralité des messages textes échangés et de leur assigner un score de risques et un signalement s’il contient des termes estimés suspects. « Brusquement, l’intégralité du public était notre ennemi », décrit l’une des sources du Guardian. Depuis la tête de l’unité 8200, Sariel a rapidement pris contact avec Microsoft pour étendre encore le projet.

À l’heure actuelle, les appels de la population palestinienne sont généralement stockés pour une durée d’un mois, sauf s’il est décidé de les garder plus longtemps. Cela permet aux militaires de retourner en arrière lorsqu’une personne devient une cible potentielle, soit l’inverse du procédé précédent, qui obligeait à pré-sélectionner des cibles avant d’intercepter et de stocker leurs échanges.

Un commandant technophile… et proche du PDG de Microsoft ?

Microsoft indique n’avoir aucune connaissance des activités précises de l’unité 8200 via ses services, et avoir été sollicité avant tout pour protéger Israël de cyberattaques terroristes ou étrangères.

D’après des documents internes, Yossi Sariel n’aurait effectivement pas explicité le but de ses actions à Satya Nadella – il aurait simplement évoqué des « masses sensibles » de données secrètes à stocker. Les ingénieurs en charge de la mise en œuvre du projet auraient néanmoins rapidement compris que celui-ci visait à stocker des informations brutes issues d’activités de surveillance, fichiers audio compris. Certains de ces spécialistes seraient par ailleurs des anciens de l’Unité 8200, relève + 972, ce qui aurait rendu la collaboration « beaucoup plus simple », d’après l’une de ses sources.

La relation entre Yossi Sariel et Satya Nadella est aussi sujette à interrogation. Si Microsoft nie toute proximité autre que pour raisons d’affaires, des documents internes montrent néanmoins que le PDG de l’entreprise a offert son soutien pour que le commandant israélien puisse faire transférer une large part des données sensibles traitées par l’unité 8200 vers des serveurs Microsoft. Au sein de l’unité, plusieurs personnes affirment par ailleurs que Yossi Sariel se serait « vanté » de son lien avec le patron de Microsoft – l’ex-commandant a refusé tout commentaire.

La délégation du militaire vers le secteur privé à laquelle il a œuvré a par ailleurs pris une telle ampleur que certains membres de l’unité 8200 ne la voyaient pas d’un bon œil, que ce soit pour des questions de coûts ou de dépendance technique. Sur la question du stockage extraterritorial des données, le ministère de la Justice israélien a souligné dès 2022 que la France et l’Allemagne avaient chacune des lois obligeant les entreprises à vérifier l’absence de violations des droits humains le long de leur chaine d’approvisionnement, ce qui aurait pu constituer un risque sur ces territoires, et que les Pays-Bas discutaient un texte similaire.

Déployé dans le plus grand secret en interne, le projet aurait conduit Microsoft à héberger, en date du mois de juillet 2025, 11 500 téraoctets de données militaires israéliennes, soit l’équivalent de 200 millions d’heures de son. L’essentiel se situe en Europe, et une plus petite part en Israël.

D’après des documents internes, avant la guerre actuelle, Microsoft voyait dans sa relation croissante avec l’unité 8200 un succès commercial, susceptible de générer des centaines de millions de dollars de chiffres d’affaires sur cinq ans. En face, divers documents montrent que les dirigeants de l’unité 8200 envisagent le cloud Azure comme une possibilité de stockage « infinie ».

Commentaires (39)

votre avatar
Nuage toxique mortel
Mais le sous-titre est bien aussi.
votre avatar
On ne peut pas dire que le système soit efficace, vu les attentats barbares d'octobre 2023.
votre avatar
L'article dit d'ailleurs :
Yossi Sariel a démissionné fin 2024, faute d’être parvenu, malgré ses programmes technologiques, à empêcher l’attaque du 7 octobre 2023 sur le territoire israélien.
Mais Israël s'est bien rattrapé grace à ce système depuis, côté barbarie ils sont forts eux aussi.
votre avatar
Ils était déjà fort en barbarie avant... on se rappellera la fois où, en 2018-2019, la "grande marche du retour" où les Gazaouis manifestaient pacifiquement comme l'occident aime bien... la réponse d'Israël fut de mettre des snipers et de tirer sur les manifestants pour les décourager (environs 150 morts et 10000 blessés dont 1849 enfants selon les ong de défense des droits humains)...

et ne parlons pas des milliers de palestiniens détenus sans jugement, sans droit, sans chefs d'accusation dans des prisons abominables, ce qui est une tradition depuis plusieurs décennies.

Enfin bon, un pays pour lequel un débat "est-il moral de violer les prisonniers palestiniens" ne débouche pas sur un non catégorique, peut définitivement être catalogué comme barbare.
votre avatar
Malheureusement, si on se met à faire la liste des actes atroces perpétrés dans la région sur les 70 dernières années, il va nous falloir plus que la capacité de stockage du cloud Azure...
votre avatar
Un peu comme un système de caméras face à un camion sur une promenade fréquentée.
Le type qui en faisait la promotion est restée en place par contre.

Entre cette surveillance disproportionnée et la "nécessité" que ce soit en place, on croirait voir Samaritain.
votre avatar
D'aucuns au sein même d'Israël disent que "l'inefficacité" du 7 octobre était voulue ou en tout cas a bien servie pour le pretexte qui a immédiatement suivi.
votre avatar
Totalement. Et sert toujours de prétexte, d'ailleurs.
votre avatar
Il se passerait quoi si Microsoft devait désactiver/supprimer brutalement toutes ces données ?
Par exemple pour éviter d'être jugée pour crimes contre l'humanité.
votre avatar
Jugé par qui ? :reflechis:
votre avatar
Par un tribunal pénal international, par exemple.
votre avatar
Qu'elle blague.
votre avatar
Pour le moment, à part un mandat d'arrêt de la CPI contre N, on ne les a pas vus faire grand chose...
votre avatar
Bin ils auraient du passer le contrat avec IBM, ils ont de l'experience en fichage! :roll:
votre avatar
Un dirigeant de Microsoft indique par ailleurs que l’entreprise avait expressément indiqué à divers dirigeants de l’armée israélienne que leurs produits ne devaient pas être utilisés pour de l’identification de cibles pour des frappes mortelles.
Et évidemment il a répondu "oui".

L'armée la plus immorale du monde chie constamment sur l'ONU, la CPI et plusieurs ONG internationales, et le gars de Microsoft pense qu'avec une poignée de mains l'accord sera tenu ? :reflechis:
votre avatar
Il ne "pense" pas, il endort sa conscience (à supposer qu'il lui en reste).
votre avatar
Rien a changé on dit toujours monde de merde.

Quand tu te dis que le mieux qu'on trouve à foutre avec 11 000 To de capacité de stockage de données, c'est aider à organiser un génocide.
Y reste quoi d'humanisme en 2025?
votre avatar
On va dire que 2025 consacre la mort du mythe de l'humanisme, de la justice et de la démocratie occidental.

La situation est désespérante et désespérée, et, avec la fin imminente de la Palestine et des Palestiniens, je découvre que je vis dans un pays abjecte complice de génocide avec une classe politique complice de génocide, des médias complices de génocides, des entreprises complices de génocide, de nombreuses personnes publiques complices de génocide... et aucune justice à l'horizon.

Je ne prendrais pas les armes pour défendre la nation ou l’Europe car aucun de ces concepts ne mérite de sacrifice humain: ils avaient piscine quand il fallait empêcher un génocide et défendre le droit international, j'aurai piscine quand il faudra les défendre contre un envahisseur.
votre avatar
On ira ensemble à la piscine ... j'aime bien la piscine.
votre avatar
Yen a une très grande , et toute bleue même la nuit dans la Manche :-)
On s'y rejoint ? Comme ça ptet qu'on sera immunisé pour ce qui va se passer d'ici quelques années ! :stress:
votre avatar
Euhh ? la Manche du ch'nord ? naaa ... trop froide :D
votre avatar
Je veux bien que le système actuel soit dysfonctionnel mais de là à accueillir n'importe quel envahisseur à bras ouverts... :fou:
votre avatar
Il y a une légère différence entre accueillir un envahisseur à bras ouverts, et ne pas vouloir défendre des soutiens complices d'envahisseurs génocidaires.
votre avatar
Y'a peut-être une subtilité qui m'échappe mais ne pas vouloir "défendre la nation ou l'Europe", c'est pareil que d'accueillir les envahisseurs à bras ouvert pour moi.
Les "soutiens complices d'envahisseurs génocidaires" dont tu parles peuvent en effet aller se faire voir mais ce n'est pas eux la nation ou l'Europe ? Mais ils sont tellement incrustés avec le reste qu'ils ne seraient probablement pas faciles à extraire sans faire des dégâts à côté :neutral:
votre avatar
C'est vrai, mais ne rien faire en cas d'invasion, c'est subir un génocide ou une perte d'identité (nationale).
Je ne sais pas comment je réagirais si on se faisait attaquer frontalement, mais comme c'est très improbable (on est quand même souverains dans notre défense et une puissance nucléaire), je pense qu'il faudrait plutôt ce concentrer sur les ennemis de l'intérieur que sont les extrêmes politiques, notamment.
votre avatar
Ah il est clair que beaucoup de politiques seraient potentiellement plus dangereux que les envahisseurs...
votre avatar
Je n'ai pas de problème avec la perte d'identité nationale dans le cas où l'identité nationale est celle d'un état complice de génocide.
votre avatar
Je n'ai pas de problème avec la perte d'identité nationale dans le cas où l'identité nationale est celle d'un état complice de génocide.
Perso la notion même "d'identité nationale" me paraît tellement préhistorique...
votre avatar
Tout dépend de ce qu'on met derrière "identité nationale".
Pour moi, c'est à chacun de se faire une idée de ce qu'est "être français", un peu comme nous devons nous demander ce que c'est qu'être une femme ou un homme.
votre avatar
Je crois qu'il y a beaucoup de pays responsables dans leur histoire d'au moins 1 génocide ou crime de guerre.
Mais personnellement, je me sent plus français dans le côté râleur que dans le côté "on va faire la guerre". Par exemple, la Marseillaise ne me correspond pas beaucoup, alors que "Liberté Égalité Fraternité" me sied plus.
Une nation, c'est beaucoup de choses, certains s'y retrouve dans l'identité de leur pays, d'autres émigrent, et d'autres, enfin, restent tout en ne se sentant pas bien où ils sont.


Actuellement, je pense que beaucoup d'américains, hier si fiers de leir démocratie, se sente moins bien dans leur pays d'aujourd'hui.
votre avatar
Je ne suis pas occupé à juger des pays pour leur histoire mais pour leur présent, pour l'inaction qu'on verra encore demain, et après demain et les jours suivants, pour le double langage et les doubles standards appliqués quotidiennement. pour la trahison des principes fondamentaux, pour les vies perdues parcequ'on a refusé de faire le strict minimum de nos obligations, pour les vies qui seront encore perdues parcequ'on continue à piétiner nos principes fondamentaux au nom d'autres intérêts, et pour les personnes qui sont sanctionnées pour oser rappeler qu'on est une fois de plus dans le camp du mal.
votre avatar
je pense qu'il faudrait plutôt ce concentrer sur les ennemis de l'intérieur que sont les extrêmes politiques, notamment.
:cap:
votre avatar
Au regard de l'histoire, les bras ouverts les envahisseurs s'en touchent une sans faire bouger l'autre ... que s'appelerio la mitraillade !
votre avatar
C'est pas ce qu'on exige déjà des palestiniens? Et quand ils râlent on s'en fous, et quand ils font plus que râler on les condamne.
votre avatar
Ne pas confondre les dirigeants avec les peuples.
Cela vaut pour la France, pour Israel, et bien d'autres.
votre avatar
Si mes calculs sont exacts cela fait 57,5 Mo pour stocker 1 heure de conversation. Cela me parait beaucoup même si nous n'avons pas le format de stockage de la voix utilisé.
votre avatar
Du temps du MP3, une musique d'environ 3 minutes prenait environ 3Mo, donc en gros, 1Mo/minute, donc en gros 60Mo/h... Ça me semble cohérent.
votre avatar
Le principe à prendre en compte n'est pas le taux de transfert du support qui transporte la donnée. Comme le dit @potn ça pourrait être du MP3.

Mais en fait le MP3 est un algo très générique pour la musique principalement. Ce signal (la musique) est largement plus complexe que la voix.

La voix humaine est entre 100 et 150 Hertz. On peut prendre l'exemple du support très utilisé dans le monde pour la voix et le téléphone. A savoir l'E1. Soit 2mb/s (256Ko/s).

Faire un algos qui permet de compresser la voix en calant sur une fréquence qui va 100 et 150Hz prendra tout d'un coup bien moins de place. Aller; on peut aller plus loin en doublant la fréquence d'échantillonnage pour éviter un trop plein de perte. Ça le fait.

Et on peut empiler les couches de compression aussi. Comme c'est le cas dans les télécom ou la vidéo. Bref la place c'est pas trop le problème.

Je me demande si tous ces data-centers qui servent d’habitude à faire du StarterPack, sont aussi utilisés pour faire ce boulot... Après tout ce sont des capacités de calcul à vendre...

"Iz jus gud busines" said a lolcat.
votre avatar
Comme quoi quand Microsoft ne veux pas regarder les données.... il peux :-) Nos réticences sur nos données EU sont bien mal placées, il faut faire confian$$$$$e :-)

Pour surveiller les Palestiniens, l’armée israélienne s’appuie largement sur Microsoft

  • « Aucune preuve à date »

  • Bombardement post-appels

  • Surveillance en Cisjordanie étendue à Gaza

  • Un commandant technophile… et proche du PDG de Microsoft ?