En Russie, même les pro-Kremlin ont du mal à comprendre le blocage de WhatsApp et Telegram
Seuls les morts ont vu la fin de la guerre
Alexandre Laurent
Le 12 février à 11h55
Roskomnadzor, l’agence russe des télécommunications, a annoncé la mise en place de nouvelles restrictions d’accès aux messageries WhatsApp et surtout Telegram. Fait rare, ces nouvelles velléités de blocage entrainent des protestations publiques d’une partie de la classe politique, au nom des soldats engagés sur le front ukrainien.
En Russie, même les pro-Kremlin ont du mal à comprendre le blocage de WhatsApp et Telegram
Seuls les morts ont vu la fin de la guerre
Roskomnadzor, l’agence russe des télécommunications, a annoncé la mise en place de nouvelles restrictions d’accès aux messageries WhatsApp et surtout Telegram. Fait rare, ces nouvelles velléités de blocage entrainent des protestations publiques d’une partie de la classe politique, au nom des soldats engagés sur le front ukrainien.
Moscou serre la vis sur les messageries qui échappent à son contrôle direct. Roskomnadzor, l’agence nationale en charge des télécoms, a annoncé mardi que le pays allait progressivement limiter l’accès à la célèbre messagerie Telegram. « La loi russe continue de ne pas être appliquée (…), aucune mesure réelle n’est appliquée pour lutter contre l’escroquerie et l’utilisation de la messagerie à des fins criminelles et terroristes », a justifié le régulateur dans un message transmis aux agences de presse russes, relayé et traduit par l’AFP.
Roskomnadzor n’en est pas à son coup d’essai en la matière. L’agence russe a déjà à de nombreuses reprises volontairement ralenti ou dégradé l’accès à des services ou applications édités par des entreprises étrangères, invoquant à chaque fois des ingérences dans l’application souveraine de la politique nationale sur Internet.
« Nous sommes tout à fait disposés à collaborer avec toutes les ressources Internet, nationales et étrangères. Mais à une condition très simple : le respect de la Russie et de ses citoyens, ainsi que la conformité aux lois de la Fédération de Russie », indique encore l’agence, reprenant des arguments déjà employés par le passé à l’encontre de Google, de X ou de WhatsApp.
Un tour de vis supplémentaire sur Telegram, puis WhatsApp
À l’époque, la mesure avait été interprétée comme la réponse à deux objectifs. D’abord, réduire l’influence des entreprises de la tech occidentale sur la population russe, à plus forte raison dans le contexte de la guerre avec l’Ukraine. Ensuite, limiter les alternatives disponibles à Max, la nouvelle plateforme de messagerie opérée sous contrôle de l’administration russe.
Roskomnadzor a, dans les mois qui suivent, régulièrement perturbé le fonctionnement de WhatsApp, ce qui a conduit Meta à réagir publiquement, mais sans aller jusqu’au blocage complet. La question d’une interdiction pure et simple semblait encore écartée lors des discussions à la Douma (le parlement russe) en janvier, rapporte le média privé RBC.
La donne semble cependant avoir changé cette semaine. Les nouvelles restrictions visant Telegram ont commencé à se faire sentir à partir du 9 février, soit la veille de l’annonce faite par Roskomnadzor, ce que confirme le relevé des signalements sur la version russophone de Downdetector.
Mercredi après-midi, c’est l’accès à WhatsApp qui aurait soudainement été coupé pour des millions d’utilisateurs d’après les déclarations faites par un porte-parole de Meta :
« Aujourd’hui, le gouvernement russe a tenté de bloquer totalement WhatsApp afin d’inciter les utilisateurs à se tourner vers une application de surveillance d’État. Tenter d’isoler plus de 100 millions de personnes de toute communication privée et sécurisée constitue un recul et ne peut qu’accroître l’insécurité des citoyens russes. »
WhatsApp a relayé son message en anglais et en russe via son compte X – capture d’écran Next
Pavel Durov réagit publiquement
Pavel Durov, fondateur et CEO de Telegram, avait déjà réagi à ces restrictions. « La Russie restreint l’accès à Telegram pour contraindre ses citoyens à utiliser une application d’État conçue pour la surveillance et la censure politique. Cette mesure autoritaire ne nous fera pas changer d’avis. Telegram défend la liberté et la vie privée, quelles que soient les pressions. », a publié l’intéressé mardi, toujours sur X. Avant de rappeler que l’Iran avait déjà essayé, sans succès, d’imposer ses vues sur le fonctionnement des messageries mobiles.
« Il y a huit ans, l’Iran a tenté la même stratégie, sans succès. Sous de faux prétextes, le pays a interdit Telegram, cherchant à imposer une alternative d’État. Malgré cette interdiction, la plupart des Iraniens continuent d’utiliser Telegram (contournant ainsi la censure) et le préfèrent aux applications surveillées. La liberté triomphe. »
YouTube également limité, un blocage DNS en cause ?
Sur les réseaux sociaux circulent des captures d’écran qui laissent supposer un blocage réalisé à l’échelle des DNS nationaux russes, administrés par Roskomnadzor. Une hypothèse également accréditée par certains médias russes, selon qui les domaines whatsapp.com et web.whatsapp.com auraient été retirés du registre national.
Le blocage DNS concernerait YouTube et WhatsApp – crédit Habr
Bien que le blocage DNS de services occidentaux ne soit pas précisément une première en Russie, cette mesure constitue une inflexion dans la stratégie de Roskomnadzor, remarque un contributeur du site russe Habr. Lors de ses différentes offensives contre les services étrangers, l’agence russe cherche en effet généralement à perturber l’accès, c’est-à-dire à en dégrader la qualité de service sans totalement l’interrompre, de façon peut-être à installer l’idée que WhatsApp, Telegram ou Signal ne fonctionne plus bien, et qu’il est donc temps de se tourner vers une autre messagerie.
D’après les ONG et observateurs internationaux, l’agence russe exploite une technologie baptisée Technical Means of Counteracting Threats (TPSU) pour contrôler les échanges à l’échelle du pays. Basée sur l’inspection de paquets (via analyse des entêtes par exemple), c’est elle qui permettrait de brouiller une partie des flux sans totalement interrompre le service visé. Problème : son déploiement à l’échelle de la population russe sur plusieurs services aussi populaires représenterait une charge, technique ou financière, difficile à assumer, et c’est ce qui pourrait avoir poussé Roskomnadzor à basculer vers un blocage DNS, plus radical mais également plus facile à contourner (au moyen d’un VPN par exemple).
Les restrictions font des mécontents
Quelle que soit la méthode mise en œuvre, la décision ne fait pas l’unanimité dans le pays, où plusieurs voix s’élèvent pour souligner que Telegram et WhatsApp sont les outils du quotidien de nombreux Russes.
Le Guardian remarque que la grogne se manifeste notamment dans les boucles de discussion consacrées au suivi de la guerre en Ukraine, dont les participants sont pourtant plutôt favorables à l’offensive décidée par Moscou. Plusieurs engagés interpellent directement le gouvernement, en faisant remarquer que Telegram est parfois l’unique canal reliant le front aux autorités militaires, mais aussi aux proches.
« Telegram demeure quasiment le seul moyen de communication au sein des unités de combat actives et contribue à la coordination des groupes de tir mobiles inter-agences », illustre par exemple un post de la chaîneDva Maïora (Два майора), au milieu de messages d’apaisement soulignant que tout de même, Telegram devrait respecter la loi.
L’une des charges les plus virulentes est à mettre au crédit de Sergei Mironov, député russe du parti Russie juste (considéré comme faisant partie de l’opposition systémique). Mercredi, il s’est insurgé, lors d’une allocution à la Douma.
« Qui ralentit Telegram ? Allez voir sur le front, c’est la seule façon pour les gens de communiquer avec leurs proches. Qu’est-ce que vous faites, bande d’idiots ? Je dis les choses comme elles sont. Crétins ! Que chacun choisisse le moyen qui lui convient de communiquer. »
Le journaliste Vladimir Solovyov, considéré comme l’une des voix officieuses du Kremlin, semble lui aussi regretter cette décision, du moins si l’on en croit la traduction de son émission réalisée par le compte Russian Media Monitor sur YouTube.
S’il se dit partisan et respectueux de la messagerie nationale Max, il déplore les limites de cette dernière, pointant par exemple du doigt l’absence de conversation vidéo. Il affirme par ailleurs que Max compterait quelque 410 000 utilisateurs enregistrés, là où Telegram compterait 60 millions d’adeptes, et WhatsApp aux alentours de 100 millions… sans parler bien sûr de l’audience réalisée en dehors des frontières russes.
« Le système d’information russe se replie de plus en plus sur lui-même et il est peu probable qu’il ait un quelconque impact à l’étranger », font remarquer les auteurs de Dva Maïora. C’est peut-être ce dernier point qui conduira le Kremlin à réviser ses positions : comme l’ont démontré les jeux d’influence d’un Pavel Durov ou les sordides desseins d’un Terrorgram, les chaînes Telegram peuvent jouer un rôle significatif dans la guerre informationnelle engagée par la Russie à l’égard de nombreux pays, dont la France.
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ce n'est pas une réponse sérieuse. Un troll tout au plus. En dessous heureusement, il y a des commentaires plus constructifs.
Franchement, le sujet est tellement vaste qu'il ne se résoudra pas dans les commentaires d'un article de Next, aussi qualitatifs que puisse être l'article et les auteurs et autrices des commentaires.
On est quand même sur un débat assez ancien, on a des traces de ce genre des questions dans des écrits qui ont plusieurs millénaires :-)
On influence le législateur pour la changer sinon si chacun joue ses propres lois on se retrouve dans la jungle. Ca m'emmerde de rouler à 90 sur des routes il n'y a pas si longtemps à 110 mais je reconnais la légitimité du législateur et donc je me conforme ou bien lorsque je choisis de dépasser, je le fais sans broncher et en acceptant toutes les conséquences éventuelles.
On te dira qu'il faut monter un collectif, puis faire une pétition, arriver à convaincre "tes" députés d'inscrire le changement à l'ordre du jour de leur niche, négocier avec les partis adverse pour qu'ils laissent passer, et que peut-être après moult navettes parlement-sénat, il y a une chance que ce ne soit pas retoqué en séance. Et si le gouvernement, dans sa mansuétude, décide de promulguer le décret d'application , ben la nouvelle loi sera en vigueur.
Ca avance quand même beaucoup plus vite quand c'est directement le gouvernement (au sens large) qui fait tout, tu ne pense pas ?
Je n'oublie pas que l'une des premières revendications des gilets jaunes étaient justement le Référendum d’Initiative Populaire, ça a couté des dizaines de milliers de blessés et 5 morts et on l'a pas eu. Moi c'est à ce moment que je me suis convaincu que la "démocratie parlementaire" n'était qu'une pièce de théâtre pour nous bercer de temps en temps.
Et encore, lorsqu'une pétition recueille plus de 2 millions de signatures authentifiées sur le site de l'A.N., certains ministres déclarent que la majorité de ces signatures sont l’œuvre de robots te donc qu'il ne faut pas en tenir compte ...
Que dit la loi concrètement ? Dans l'article en lien, cela fait référence a un store alternatif à installer obligatoirement, mais pas aux obligations qu'auraient Telegram ou Whatsapp.
Je suis d'accord avec toi fred42, mais pour ce qui est de "faire de même" il faut commencer déjà par proposer une alternative qui fonctionne (Max en Russie si j'ai retenu le nom) avant de prononcer la fermeture des contrevenants à la loi.
Déjà avoir une alternative Européenne serait bien, ne penses-tu pas ?
Après on peut bien sûr discuter sur les qualités et défauts de la fameuse alternative, de Max par exemple...
Je dis ça candidement,. Je ne sais pas pour télégram mais pour whatsapp, le fait qu'il y a possiblement la localisation d'activivé peut être source de problématique. (+ l'accès au stockage du téléphone)
Avec la coupure via liste blanche des terminaux Starlink sur le territoire occupé ukrainien, certaines troupes russes perdraient leur liens avec leur commandement (coupure le 05/02).
À voir, si cette information sur starlink est effective, une modification de la dynamique sur le champ de bataille devrait être alors visible.
Quelle que soit la méthode mise en œuvre, la décision ne fait pas l'unanimité dans le pays, où plusieurs voix s'élèvent pour souligner que Telegram et WhatsApp sont les outils de communication militaire quotidien de nombreux Russes engagés sur le front en Ukraine. C'est mieux comme ça
La Russie restreint l'accès à Telegram pour contraindre ses citoyens à utiliser une application d'État conçue pour la surveillance et la censure politique. Cette mesure autoritaire ne nous fera pas changer d'avis. Telegram défend la liberté et la vie privée, quelles que soient les pressions. C'est le free speech comme il l'appelle, il dénigrent aussi les pays européens pourtant Télegram, whatsapp, starlink et youtube ne sont pas bloqués à l'ouest
Parce que tu penses que "à l'ouest" il n'y a pas tout doucement une dérive vers vouloir tout "espionner" sous couvert lutte contre : la pédophilie, les narco, les terroristes (rayez les mentions inutiles... ou pas, tous les prétextes étant utilisés)
Tu peux toujours venir sur Matrix, à peu près le seul qui ne demande pas de tél. L'instance principale (.org) demande un e-mail, mais ça ce n'est guère un problème. Tu n'es même pas obligé de "publier" ton e-mail associé à ton handle Matrix, mais dans ce cas on ne peut communiquer que si tu as donné le handle Matrix et pas en cherchant l'e-mail.
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Franchement, le sujet est tellement vaste qu'il ne se résoudra pas dans les commentaires d'un article de Next, aussi qualitatifs que puisse être l'article et les auteurs et autrices des commentaires.
On est quand même sur un débat assez ancien, on a des traces de ce genre des questions dans des écrits qui ont plusieurs millénaires :-)
Le 12/02/2026 à 17h30
Le 12/02/2026 à 14h08
Modifié le 12/02/2026 à 14h24
Ca avance quand même beaucoup plus vite quand c'est directement le gouvernement (au sens large) qui fait tout, tu ne pense pas ?
Je n'oublie pas que l'une des premières revendications des gilets jaunes étaient justement le Référendum d’Initiative Populaire, ça a couté des dizaines de milliers de blessés et 5 morts et on l'a pas eu. Moi c'est à ce moment que je me suis convaincu que la "démocratie parlementaire" n'était qu'une pièce de théâtre pour nous bercer de temps en temps.
Le 12/02/2026 à 14h25
Le 12/02/2026 à 15h17
Le 12/02/2026 à 13h46
Dans l'article en lien, cela fait référence a un store alternatif à installer obligatoirement, mais pas aux obligations qu'auraient Telegram ou Whatsapp.
Le 12/02/2026 à 14h18
Déjà avoir une alternative Européenne serait bien, ne penses-tu pas ?
Après on peut bien sûr discuter sur les qualités et défauts de la fameuse alternative, de Max par exemple...
Le 12/02/2026 à 12h39
Je ne sais pas pour télégram mais pour whatsapp, le fait qu'il y a possiblement la localisation d'activivé peut être source de problématique. (+ l'accès au stockage du téléphone)
Le 12/02/2026 à 12h54
À voir, si cette information sur starlink est effective, une modification de la dynamique sur le champ de bataille devrait être alors visible.
Le 12/02/2026 à 13h16
Modifié le 12/02/2026 à 15h42
et WhatsAppsont les outils de communication militairequotidiende nombreux Russes engagés sur le front en Ukraine.C'est mieux comme ça
La Russie restreint l'accès à Telegram pour contraindre ses citoyens à utiliser une application d'État conçue pour la surveillance et la censure politique. Cette mesure autoritaire ne nous fera pas changer d'avis. Telegram défend la liberté et la vie privée, quelles que soient les pressions.
C'est le free speech comme il l'appelle, il dénigrent aussi les pays européens pourtant Télegram, whatsapp, starlink et youtube ne sont pas bloqués à l'ouest
Modifié le 12/02/2026 à 19h59
Le 12/02/2026 à 17h19
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