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Non, les agents IA d’OpenAI et Anthropic ne menacent pas vraiment la cybersécurité

Pompiers pyromanes

Non, les agents IA d’OpenAI et Anthropic ne menacent pas vraiment la cybersécurité

Illustration : Flock

Un nombre croissant de professionnels de la cybersécurité déplorent la façon « IApocalyptique » qu’ont OpenAI, Anthropic et de nombreuses entreprises des Big Tech’ de présenter les capacités des agents IA en matière de cyberattaques. À l’instar de la NSA, ils estiment qu’une bonne « hygiène » en matière de cybersécurité devrait suffire à s’en prémunir.

Début avril, Anthropic dévoilait Mythos, son modèle de langage IA dédié à la cybersécurité, qu’elle disait être si puissant qu’elle en réservait l’accès à une cinquantaine d’organismes états-uniens. À l’époque, elle promettait de rendre compte publiquement des enseignements tirés « d’ici 90 jours », ce qu’elle n’a toujours pas fait, cinq mois plus tard.

Mi-juillet, une armée d’agents IA d’OpenAI parvenait à s’évader du « bac à sable » où ils étaient censés être confinés, mais également à communiquer entre eux (alors qu’ils étaient aussi censés être isolés), avant de coordonner une cyberattaque contre Hugging Face que la majeure partie des médias ont chroniquée à la manière d’un scénario de science-fiction (nous y reviendrons, dans un second article).

La semaine passée, OpenAI a publié une lettre ouverte, cosignée par Anthropic et une centaine d’entreprises de l’IA, de la cybersécurité et des Big Tech’. Elle appelle à « un renforcement mondial de la cyberdéfense », au motif que les cyberattaques menées par des agents IA vont déferler « au cours des prochains mois ».

L’IA ne révolutionne pas (encore) fondamentalement la cybercriminalité

Co-signée par une centaine d’entreprises phares des Big Tech’ et de l’IA (dont Anthropic, AWS, Check Point, Cisco, Cloudflare, CrowdStrike, Firefox, GitHub, Google, HackerOne, Hugging Face, IBM, Microsoft, Oracle, Palo Alto Networks, Red Hat ou Zscaler), la « lettre ouverte en faveur d’une action collective [et] d’un renforcement mondial de la cyberdéfense » d’OpenAI avance que « Nous disposons d’une marge de manœuvre limitée pour renforcer nos cyberdéfenses » :

« Au cours des prochains mois, les cyberattaques basées sur l’IA deviendront bien plus répandues et sophistiquées, à mesure que les modèles utilisés à travers le monde gagneront en puissance. Les entreprises et les services publics dont dépendent nos communautés — des hôpitaux aux stations d’épuration, en passant par les infrastructures qui alimentent Internet — sont menacés [les tirets cadratins émanent du communiqué en anglais, ndlr]. »

Tirant sur la corde sensible, elle pointe opportunément du doigt les « services publics, hôpitaux et stations d’épuration ». Elle ne précise pas cependant que les attaques très sophistiquées menées par les IA agentiques coûtent une fortune en puissance de calcul et en tokens API, et qu’il est peu probable que les pirates informatiques parviennent à en payer le prix « au cours des prochains mois ».

Un article publié la semaine passée dans le Royal United Services Institute (RUSI) et consacré aux « business models » des ransomwares avance en outre que « l’IA ne révolutionne pas (encore) fondamentalement la cybercriminalité ». Ceux qui postulent le contraire « partent d’une hypothèse erronée quant aux motivations des cybercriminels » :

« L’histoire de la cybercriminalité moderne met en évidence deux éléments. Premièrement, le comportement des cybercriminels a été davantage motivé par l’innovation en matière de modèles économiques que par leurs capacités techniques. Deuxièmement, les cybercriminels ont tendance à innover lorsqu’ils y sont contraints, et non pas simplement parce qu’une nouvelle technologie devient disponible. »

« La plupart des cybercriminels ne sont pas des innovateurs, mais des suiveurs », renchérissent ses auteurs. Ils soulignent que « c’est l’argent – et non la technologie – qui est le principal moteur du changement au sein de l’écosystème de la cybercriminalité, et il y a peu d’intérêt financier à consacrer du temps et à prendre le risque d’innover lorsqu’on dispose déjà d’une solution qui fonctionne ».

Les cyberattaques documentées ces derniers mois reposent ainsi majoritairement sur des vols de sessions via des infostealers, d’identifiants/mots de passe en ciblant des utilisateurs par ingénierie sociale, ou des failles de sécurité non corrigées. Elles émanent en bonne partie de jeunes de moins de 25 ans qui, s’ils recourent à l’IA, ne disposent pas de budgets de type « tokenmaxxing », contrairement à OpenAI, Anthropic et autres acteurs des Big Tech’.

Les signataires de la lettre ouverte déplorent que les équipes de cybersécurité « ont toujours manqué de moyens et ont besoin d’un renforcement considérable de leurs outils et ressources ». Ils appellent dès lors à les doter de plus de moyens, « grâce à une IA spécialisée dans la cybersécurité », quand bien même le recours à l’IA agentique peut coûter plus cher que de payer des employés humains.

La lettre ouverte appelle également les entreprises pionnières en matière de « modèle frontière » (ou « modèle de pointe ») dans le domaine de l’IA à offrir « un accès responsable à leurs modèles, des financements importants, des formations et un accompagnement concret, en particulier aux responsables de la protection des infrastructures critiques disposant de ressources limitées ».

Sauf qu’en l’espèce, le projet Glasswing d’Anthropic, qui donne accès à Mythos, n’a initialement été proposé qu’à un peu plus de 50 entreprises et organisations états-uniennes. S’il a depuis été élargi à 150 organisations dans plus de 15 pays, les États-Unis y restent largement majoritaires.

« Grâce à l’IA, attaquer est devenu abordable pour tout le monde, tandis que se défendre n’est à la portée que des plus fortunés », relève pour sa part Tarah Wheeler, qui préside le comité d’audit du conseil d’administration de l’Electronic Frontier Foundation. Elle souligne qu’ « Anthropic nous avait annoncé qu’un rapport de transparence concernant Glasswing serait publié 90 jours après son lancement, le 8 avril dernier », ce que l’entreprise n’a toujours pas fait.

Se protéger contre d’imaginaires super-hackers dotés d’une IA « agentique » ?

Au vu du nombre et de la qualité de ses signataires, la lettre ouverte a été très largement reprise telle quelle dans les médias, mais étonnamment très peu recontextualisée ni décryptée à l’aune de ce qu’en pensent les professionnels de la cybersécurité.

Plusieurs d’entre eux dénoncent pourtant une forme de panique morale ne reposant pas sur des menaces avérées et réellement exploitées par les pirates informatiques. Des menaces d’autant plus hypothétiques que les pirates n’ont ni accès aux modèles de langage dédiés à la cybersécurité d’OpenAI et d’Anthropic, ni aux budgets colossaux nécessaires pour les exploiter, et qui se chiffrent facilement en centaines de milliers de dollars.

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Commentaires (5)

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J'évoque aussi cet article dans le 2nd article à paraître sur le storytelling autour de l'attaque visant Hugging Face, mais oui, ça va très vite, et très loin.
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Shame, je l'avais loupé...
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Vous ne pouvez pas l'avoir "loupé" : mon 2nd article est encore "à paraître" :-)
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En effet : contrairement aux "informaticiens", les cyber-attaquants ont un objectif précis, qui est gagner de l'argent. Ils choisissent leur mode opératoire d'après une gestion de risques simple mais efficace : que ça rapporte plus que ça ne coûte et que sur le plan judiciaire le risque soit infime. Alors que du côté des "gentils", l'optimisation et la rationalisation des usages est totalement absente dans la principales solutions informatiques ayant un effet sur la productivité (OS, LLM, progiciels...). En clair : plus on peut en faire, plus on en fait sans réfléchir aux questions "est-ce moral ?" et "est-ce efficace ?". Il est d'ailleurs éclairant et affligeant de voir de hauts responsables de ces sociétés dire : "mais arrêtez-moi, bon sang !".

Et pour sécuriser un système, on n'attend pas la vulnérabilité qui vous tombe dessus et qu'il faut patcher en urgence : on réfléchit, on applique les bases, on sécurise en profondeur, on sanctuarise, on isole, etc. Peu me chaut de savoir combien de vulnérabilités inapplicables dans mon contexte vont me tomber dessus !

Mythos et autres ne sont que des révélateurs de notre impréparation à la sécurité : on estime pour l'instant que seulement 1,5% des vulnérabilités sont exploitées, notamment parce qu'elles peuvent être trop complexes (ce qui n'empêche pas une IA de trouver le mode opératoire, il est vrai) ou trop coûteuses (c'est le nerf de la guerre) ou peu utiles. Donc nous sommes déjà submergés de CVE, les LLM ne feront que grossir le stock. Or le prix de leur découverte et de leur exploitation constitue encore un filtre naturel pour les attaquants. Le paysage ne change pas fondamentalement, car on en est encore à lutter pour modifier les mots de passe par défaut (et ce genre de vulnérabilités). Le vrai risque est ici, pour l'instant, et le gain pour les attaquants est hélas trop facile : ils n'ont pas besoin (pour l'instant) de l'intelligence artificielle.