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Le programme de Wikimédia France pour une « ère du Web des Communs »

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Le programme de Wikimédia France pour une « ère du Web des Communs »

Wikimedia Foundation

À l’occasion des 25 ans de Wikipédia, qui rassemblaient 1 200 personnes à Paris, Wikimédia France dresse 6 « priorités » déclinées en 28 « recommandations concrètes », qualifiées de « véritable feuille de route politique et législative pour bâtir un écosystème numérique transparent et pluraliste » favorisant, à l’horizon 2035, les biens communs numériques.

La Cité des sciences et de l’industrie accueillait du 21 au 25 juillet à Paris la 21e édition de Wikimania, l’évènement mondial annuel organisé par Wikipedia, intitulée cette année « Liberté, Équité, Fiabilité », célébrant les 25 ans de l’encyclopédie participative et auquel Next avait été convié.

Plus de 1 200 personnes y ont assisté physiquement, dont un peu plus d’un tiers (34 %) ont moins de 35 ans et environ deux tiers provenant de pays situés en dehors de l’Europe du Nord et de l’Europe occidentale, et plus de 2 000 en ligne.

Une quinzaine de journalistes ont assisté à la conférence de presse, où Jimmy Wales, le fondateur de Wikipedia, a rappelé que les différents sites et projets de l’encyclopédie totalisaient 15 milliards de visites par mois. Interrogé par Next au sujet des problèmes posés par les sites d’info générés par IA, Jimmy Wales nous a répondu que « ce n’est pas seulement un problème, c’est une crise ».

Bernadette Meehan, directrice générale de la Fondation Wikimedia, a de son côté souligné que « l’Internet ne pourrait pas survivre sans Wikipedia » et que son objectif était d’informer, pas d’influencer, ce pourquoi « nous ne voulons pas d’opinions ».

Interrogée sur Grokipedia, la soi-disant encyclopédie générée par IA d’Elon Musk, créée pour concurrencer Wikipedia, elle a ironisé quant au fait que l’article la concernant contient non seulement des informations erronées, mais va également jusqu’à émettre des « opinions » biaisées à son sujet.

Rémy Gerbet, directeur exécutif de Wikimédia France, a de son côté rappelé que « nous sommes à la veille d’élections démocratiques majeures, dans un contexte de défiance et de désinformations ». Ce pourquoi l’association a profité de Wikimania pour publier un livre blanc, « Vers une société des communs numériques », qui formule un « diagnostic d’urgence », afin de « se faire entendre des candidats », au motif que « l’essor de l’intelligence artificielle générative et l’hégémonie des grandes plateformes font peser un double risque sur notre démocratie » :

  • d’une part, une saturation du web aggravée par des contenus synthétiques non vérifiables altérant la confiance des citoyens,
  • d’autre part, un phénomène d’enclosure juridique et économique entraînant la privatisation des savoirs et la captation de la valeur produite par la création humaine.

Dès lors, garantir une information « fiable, accessible et gouvernée collectivement dans l’intérêt général » constitue désormais un «enjeu démocratique majeur », avance l’association. C’est pourquoi elle appelle à « renforcer la résilience de notre espace informationnel, la préservation des biens communs numériques et la promotion d’une innovation respectueuse des principes démocratiques » :

« Nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins. Les choix réglementaires, budgétaires et politiques que nous faisons aujourd’hui façonneront le visage du monde numérique de la prochaine décennie. Si nous laissons s’installer les logiques d’enclosure, de captation opaque de la valeur et de saturation par les contenus synthétiques, le web de demain sera un espace fragmenté, privatisé et hostile au jugement critique. »

« Cap sur 2035, l’ère du Web des Communs »

« Mais une autre trajectoire est possible », souligne-t-elle dans une conclusion prospective imaginant une « ère du Web des Communs » en 2035. Les biens communs numériques y seraient érigés en piliers de nos politiques publiques, afin de « concevoir un futur où la technologie émancipe au lieu d’enfermer », dans le cadre d’un écosystème numérique européen opérant lui aussi sa mue vers un modèle « durable, souverain et profondément démocratique » :

  • les systèmes d’intelligence artificielle générative ne seront plus des boîtes noires capturant unilatéralement la connaissance humaine, mais un écosystème d’IA fondé sur la réciprocité obligatoire (« Share-alike », à la manière des licences « libres »), où les grands modèles commerciaux (y compris les données d’entraînement et les poids des modèles d’intérêt public) nourriront en retour l’écosystème ouvert ;
  • un modèle inspiré par la sobriété et la gouvernance humaine de Wikipédia, le web sera composé d’architectures sécurisées dès la conception (« safe by design »), au point que les interfaces truquées (dark patterns) et les flux algorithmiques conçus pour maximiser l’addiction attentionnelle appartiendront au passé ;
  • une science ouverte généralisée, chaque recherche financée par le citoyen sera immédiatement disponible pour le citoyen, accélérant la lutte contre la désinformation globale, et les verrous numériques et tarifaires sur la culture définitivement abolis ;
  • une société de « consommation de l’information » transformée en une « véritable démocratie du savoir » reposant sur des citoyens ne se contentant pas d’aller voter, mais agissant aussi comme contributeurs co-gérant les communs de la connaissance de cette « république numérique ».

« Faire le choix des biens communs aujourd’hui, c’est refuser la fatalité des monopoles technologiques pour bâtir une autonomie numérique ouverte, humaine et durable », conclut Wikimédia, pour qui « il ne tient qu’aux décideurs publics de s’emparer de cette feuille de route pour faire de la France et de l’Europe les pionnières de cette nouvelle ère numérique » :

« Le modèle de Wikipédia a prouvé qu’une utopie numérique pouvait devenir une infrastructure mondiale indispensable. En 2035, les biens communs numériques ne seront plus l’exception alternative, mais l’architecture de référence de nos services publics et de notre économie de l’innovation. »

« Une troisième voie existe »

Le livre blanc de Wikimédia France dresse 6 « priorités » déclinées en 28 « recommandations concrètes », qualifiées de « véritable feuille de route politique et législative pour bâtir un écosystème numérique transparent et pluraliste » capable de conjuguer innovation, démocratie, protection des droits fondamentaux et accès universel à la connaissance. L’association « portera activement » cette feuille de route auprès des législateurs à l’approche des échéances politiques majeures que sont les sénatoriales en septembre 2026 et la présidentielle en 2027 :

  1. Préserver l’intégrité de l’information face aux risques de désinformation et de manipulation.
  2. Construire un partenariat équilibré entre éditeurs de solutions d’intelligence artificielle et producteurs de connaissances.
  3. Établir l’éducation aux médias et à l’information comme levier central de la résilience démocratique.
  4. Le rééquilibrage du droit d’auteur pour équilibrer la protection la création et la circulation des connaissances.
  5. La garantie d’un environnement numérique respectueux des libertés fondamentales et protecteur des utilisateurs.
  6. La reconnaissance des biens communs numériques comme des infrastructures stratégiques au service de la souveraineté, de l’innovation et de l’intérêt général.

Selon Wikimédia France, la souveraineté numérique ne saurait être « réduite à une simple logique d’autonomie industrielle ou de concurrence économique ». Elle « suppose également la préservation d’infrastructures de connaissance ouvertes, transparentes et gouvernées collectivement » :

« Entre le modèle des plateformes commerciales intégrées et une approche fondée sur le repli technologique, une troisième voie existe : celle des biens communs numériques. Faire des communs le pilier de nos politiques publiques signifie sanctuariser le principe d’une souveraineté ouverte, une approche où la technologie et l’information restent gouvernées démocratiquement, co-construites par et pour les humains, de manière transparente, et accessible à toutes et tous. »

Wikimédia rappelle que le fonctionnement de l’encyclopédie participative « illustre pleinement la notion de commun numérique », telle que développée notamment par Elinor Ostrom, première femme à recevoir le Prix dit Nobel d’économie « pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs » : une ressource partagée (le savoir), gérée par une communauté (les contributeurs) selon un système de règles partagées et transparentes (la coconstruction des articles) visant à « éviter sa destruction ou sa capture par des intérêts privés », résume le livre blanc.

Un « test Wikipédia » avant tout projet de loi et de régulation du numérique

Wikimedia réclame un « soutien plus direct et stratégique » pour que la France et les instances européennes reconnaissent les communs numériques comme des « infrastructures stratégiques d’intérêt général », afin que des financements d’avenir pérennisent ces écosystèmes, « sans jamais interférer avec leur indépendance éditoriale ou leur gouvernance interne ». Cette demande fait écho à la Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026 - 2030 dévoilée par le SGDSN et VIGINUM en février dernier.

Face à la polarisation algorithmique, elle rappelle que la « neutralité de point de vue » qui guide les projets de la connaissance libre comme Wikipédia vise à « représenter de manière honnête, proportionnée et documentée les différents points de vue et avis sérieux autour d’un fait ». Elle appelle les pouvoirs publics à y contribuer en soutenant les travaux de recherche et expérimentations visant à « développer des interfaces numériques favorisant la contextualisation, la diversité des perspectives et la transparence éditoriale ».

Wikimédia propose également d’instaurer un « Test Wikipédia » préventif, dont une version (en anglais) avait été mise en ligne l’an passé afin d’évaluer tout projet de loi et de régulation du numérique. Le test doit s’assurer que des obligations (souvent pensées pour censurer ou filtrer les réseaux sociaux commerciaux) ne détruisent pas le modèle collaboratif et non lucratif des communs par ricochet, et ne bloquent pas le partage libre des connaissances qui participe à l’intérêt général.

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Commentaires (4)

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De nombreux points sont ambitieux sans tomber dans des extremes, ce qui les rend véritablement envisageables mais je crains que ça ne soit pas suivi car malheureusement les gens sont, à mon avis, effectivement mal informés et ne voit pas forcément les défis liés à l'hégémonie de platformes numériques aux intérêts privés. Le financement pérenne revient beaucoup et, comme l'ouverture des contributions subventionnées par l'Etat, ça semble vraiment _la base_ au vu des services rendus et à l'intérêt général.

Je pense que les sujets liés à l'information pourraient plus facilement trouver écho et donc du soutien via les quelques médias engagés restants. Mais le rythme imposé par les sites d'information me semble tel qu'on ne prend plus le temps de s'emparer de sujets au niveau législatif sans des marches nationales ou des buzz bien choisis...

Ça me fait penser que je devrais prendre du temps pour contribuer à Wikipedia sur quelques sujets techniques. Histoire de joindre les actes aux paroles, ce qui est le plus dur, à tous les niveaux.
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Sur les 6 points, il y a des obstacles... des murs de béton armé.
Instituer un « Test Wikipédia »
Cela pourrait être vu comme une ingérence. Rien que le fait de dire qu'une loi est ceci ou cela peut être vu comme une manœuvre. Une tentative d'influence. Le même genre de chose que faisait GreenPeace à un époque. Et même encore maintenant : source.
Faire l’éducation aux médias et à l’information une grande cause nationale
Ça reviendrai à rendre les gens moins vulnérables. Si les gouvernements l'avaient voulu, ce serait déjà fait.
Imposer la transparence des sources et la traçabilité des données
Ça c'est une bonne chose mais cela suppose des formats de fichier enrichis. Ou pour ceux qui ont déjà ces fonctionnalités de les utiliser. Ex d'une photo qui inclue dans ses infos l'auteur, la date et une géolocalisation. Force est de reconnaitre qu'on est loin de tout ça. Et puis un fichier peut se falsifier. C'est un problème.

Éventuellement faire des empruntes type checksum pour authentifier un fichier. Mais cela requiert des moyens et des tiers de confiance... C'est un long voyage. C'est typiquement les problèmes des journalistes qui couvrent des conflits.

L'autre pendant c'est tout en manuel. Bref.
Consacrer le « Droit à la contribution » aux communs comme un pilier fondamental
Je ne sais pas s'ils parlent de législation. Mais bon, c'est un vœux pieu dans tout les cas.
Consacrer la protection absolue du domaine public face aux enclosures numériques
Ce sera toujours compliqué. Les conventions/accords de droits d'auteurs signées par X pays sont déjà présentes et changer quoi que ce soit est difficile. Avec les privés dans la boucle, ça n'avancera pas beaucoup.
Sanctuariser le droit au pseudonymat et créer un statut de « Plainte sous pseudonyme » pour protéger les contributeurs et lanceurs d’alerte face au harcèlement.
Avec les revirements de ces derniers temps les "wistleblowers" ont bien de la peine. Je ne suis pas certain que cela soit dans le giron des CC.
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Faire l’éducation aux médias et à l’information une grande cause nationale
Ça reviendrai à rendre les gens moins vulnérables. Si les gouvernements l'avaient voulu, ce serait déjà fait.
On avait mis ça en place dans les années 90 pour le collège, histoire de relancer la perte des ventes de journaux à cette époque. On voit ce que ça a donné.

Bon bah sinon ce sont les mêmes propositions que pour les 10 ans de wikimedia avec quelques ajouts.
Bref 15 ans ce sont écoulés et pas d'avancé voir même des reculades pour l'UE.
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L’État devrait dès lors accélérer le développement de l’accès ouvert (Open Access) pour les publications financées par les fonds publics,
Ce sont de beaux vœux. Hélas, les finances publiques le permettent-elles ? Celles de l'État français sont gérées en donnant la priorité à celui qui gueule le plus fort sur les médias sociaux ou dans la presse, et on voit ce que ça donne.

De même pour la cause nationale évoquée. À peu près tout ces dernières années a été marqué d'une "grande cause nationale". Résultat, quand on dit que tout le monde est la priorité, on en reste au même point et les choses avancent tout aussi lentement. Voire encore plus lentement, parce que la priorité change tous les quatre matins en fonction de celui qui gueule le plus fort, à nouveau.

Wikimedia est dans son rôle de lobbyiste pour faire entendre sa cause auprès des représentants politique, et c'est tout à fait normal. Malheureusement, ils doivent composer avec d'autres lobbies qui vivent eux aussi dans leur silo et considèrent être la priorité des financements de l'État. Sans parler des problèmes causés par les effets de bord externes.

À côté de ça, les finances publiques sont une ressource finie et le troupeau de candidats à la présidentielle confond économie et croyance.

Bref, on a pas le cul sorti des ronces.