De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie
Le revers du mode IA
Le 12 février à 14h14
Une étude de chercheuses de la Business School de Berkeley montre que le recours volontaire à l’IA augmente certes la productivité des employés, mais au prix d’un « nouveau rythme » de travail multitâche et d’un « cercle vicieux » générant workslop, burnout et turnover. Elle appelle les managers et employés à prendre la mesure du phénomène avant qu’il ne soit trop tard.
De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie
Le revers du mode IA
Une étude de chercheuses de la Business School de Berkeley montre que le recours volontaire à l’IA augmente certes la productivité des employés, mais au prix d’un « nouveau rythme » de travail multitâche et d’un « cercle vicieux » générant workslop, burnout et turnover. Elle appelle les managers et employés à prendre la mesure du phénomène avant qu’il ne soit trop tard.
Le 12 février à 14h14
Société numérique
Société
11 min
Dimanche dernier, un billet de blog intitulé « La fatigue liée à l’IA est bien réelle, mais personne n’en parle » faisait le buzz sur les réseaux sociaux. Le développeur Siddhant Khare y déplorait que « quand chaque tâche prend moins de temps, on ne fait pas moins de tâches, on en fait plus. Nos possibilités semblent s’étendre, donc le travail s’étend en fonction ».
Il y soulignait également que le passage d’une gestion lente mais concentrée sur un seul problème à celle de cinq ou six sujets différents en une journée l’empêche de retrouver le même état de « concentration profonde » qu’il connaissait auparavant, s’inquiétant d’une potentielle « atrophie de la pensée ».
Lundi, une étude publiée dans la Harvard Business Review est venue confirmer ses dires. « L’IA ne réduit pas la charge de travail, elle l’intensifie », y écrivent Aruna Ranganathan et Xingqi Maggie Yew, chercheuses à la Business School de l’université de Berkeley.
Elles ont étudié pendant huit mois, d’avril à décembre 2025, la manière dont l’IA générative avait modifié les habitudes de travail dans une entreprise technologique américaine comptant environ 200 employés. Elles y sont allées deux fois par semaine afin d’observer comment y travaillaient les employés, suivant également leurs canaux de communication internes, et procédant à plus de 40 entretiens approfondis :
« Nous avons constaté que les employés travaillaient à un rythme plus soutenu, assumaient un éventail de tâches plus large et prolongeaient leur journée de travail, souvent sans qu’on leur demande de le faire. De leur propre initiative, les employés en faisaient plus parce que l’IA leur donnait le sentiment que « faire plus » était possible, accessible et, dans de nombreux cas, intrinsèquement gratifiant. »
Les chercheuses soulignent que l’entreprise en question ne leur imposait aucunement de recourir à l’IA, se bornant à leur proposer des abonnements d’entreprise à des IA disponibles dans le commerce. « Si cela peut sembler être un rêve devenu réalité pour les dirigeants, les changements induits par l’adoption enthousiaste de l’IA peuvent s’avérer insoutenables et causer des problèmes à long terme », alertent cela dit les autrices :
« Une fois l’enthousiasme des premiers essais retombé, les employés peuvent se rendre compte que leur charge de travail a augmenté discrètement et se sentir dépassés par toutes les tâches qui leur incombent soudainement. Cette augmentation insidieuse de la charge de travail peut à son tour entraîner une fatigue cognitive, un épuisement professionnel et une prise de décision affaiblie. La hausse de productivité observée au début peut laisser place à une baisse de la qualité du travail, à un turnover élevé et d’autres problèmes. »
Un pharmakon : à la fois remède, poison, et bouc émissaire
Les chercheuses ont identifié trois formes principales d’intensification : l’élargissement du périmètre des tâches effectuées, le flou qui s’instaure entre travail et vie privée, la banalisation du multitâches.
L’IA pouvant assister ses utilisateurs dans des domaines où ils n’ont pas de compétences particulières, « les employés ont progressivement assumé des responsabilités qui incombaient auparavant à d’autres », relèvent les chercheuses. Les chefs de produit ont commencé à écrire du code, les chercheurs se sont attelés à des tâches d’ingénierie quand d’autres « se sont essayés à des tâches qu’ils auraient auparavant externalisées, reportées ou évitées ».
L’IA générative a en effet rendu envisageable d’effectuer des tâches qui, jusque-là, paraissaient a priori infaisables, faute de compétences dédiées. Les chercheuses ont constaté que les employés ont commencé à prendre en charge des tâches qui auraient préalablement nécessité une aide ou du personnel supplémentaires. Non content de réduire la dépendance vis-à-vis des autres, ce recours à l’IA offre en outre « une amélioration cognitive stimulante » aux personnes ainsi « augmentées ».
Sauf que, à la manière des prises de risque que peuvent générer de faux sentiments de sécurité, cette émancipation est aussi un pharmakon, et donc à la fois un remède, un poison, et un bouc émissaire, qui n’est pas sans rappeler la potentielle émergence d’une « bêtise artificielle » contre laquelle alerte la philosophe Anne Alombert.
Les chercheuses évoquent par exemple le temps passés par des ingénieurs à devoir réviser et corriger les mémos générés par IA de personnes ne disposant pas de compétences appropriées, ou encore le temps perdu à finaliser des pull requests et à remettre au propre du code développé en mode « vibe-coding » par des dev’ ne maitrisant pas le langage de programmation en question.
Un temps perdu que nous avions déjà chroniqué dans un article consacré au « workslop », terme désignant précisément les travaux de piètre qualité obligeant employés et managers à « refaire le job » que des gens moins qualifiés ont effectué grâce à l’IA dans des domaines qu’ils ne maitrisent pas, ou pas assez.
La frontière entre travail et temps libre devient poreuse
Les chercheuses ont également constaté que le fait de pouvoir expérimenter des tâches jusqu’alors inenvisageables contribue également à alimenter un flou entre ce qui relève du travail et de la vie privée. Des employés ont ainsi commencé à expérimenter de nouvelles compétences professionnelles sur leurs temps de pause déjeuner, le soir ou le week-end.
Le fait de pouvoir avoir des « conversations » avec les chatbots, et que ces tâches s’apparentent à la fois à des défis, énigmes, missions et nouveaux apprentissages, accroît également la propension à pouvoir s’y atteler, ou y retourner, en-dehors de ses horaires de travail.
« La frontière entre le travail et le temps libre n’avait pas disparu, mais elle était devenue plus facile à franchir », résument les chercheuses, à qui des employés ont déclaré avoir réalisé, souvent après coup, qu’à mesure que le fait de travailler pendant les pauses devenait une habitude, les temps morts ne leur procuraient plus le même sentiment de récupération.
Un « nouveau rythme » de travail multitâche
Le fait de pouvoir être assisté par un « partenaire » ou « assistant » dédié, susceptible de les aider en matière de productivité dans leur charge de travail, a aussi poussé certains employés à vouloir en faire plus qu’avant, dans le même temps. L’IA a ainsi introduit un « nouveau rythme » de travail permettant à des employés de gérer plusieurs tâches actives à la fois.
Si ce mode « multitâches » peut donner l’impression d’être « boosté » voire « dopé », il requiert aussi de devoir fréquemment changer de sujet d’attention, pour vérifier et relancer les propositions de l’IA, et de faire face à un nombre croissant de tâches à la fois. De quoi générer une charge mentale cognitive supplémentaire, facilitant de surcroit les problèmes de concentration.
Cette façon de courir sur plusieurs fronts entraîne elle-même une fatigue accrue. De nombreux travailleurs ont ainsi remarqué qu’ils faisaient plus de choses à la fois et ressentaient plus de pression qu’avant d’utiliser l’IA, « même si le gain de temps résultant de l’automatisation était censé réduire cette pression », soulignent les chercheuses.
Un cercle vicieux : on ne travaille pas moins mais autant, voire plus
Alors que l’IA faisait miroiter des gains de productivité, ces derniers pourraient dès lors et dans le même temps entraîner des risques de burnout et de turnover, et donc de baisse de la productivité. Les chercheuses en concluent que ces combinaisons de travaux et (multi)tâches « augmentés » ont « créé un cercle vicieux », et que « cela place les dirigeants dans une situation délicate », voire au risque de « ne pas se rendre compte du coût de ces gains avant qu’il ne soit trop tard » :
« L’IA a accéléré certaines tâches, ce qui a accru les attentes en matière de rapidité ; cette rapidité accrue a rendu les travailleurs plus dépendants de l’IA. Cette dépendance accrue a élargi le champ d’action des travailleurs, ce qui a encore augmenté la quantité et la densité du travail. Plusieurs participants ont fait remarquer que, même s’ils se sentaient plus productifs, ils ne se sentaient pas moins occupés, et dans certains cas, ils se sentaient même plus occupés qu’auparavant. »
Comme l’a résumé un ingénieur : « On pensait que, peut-être, grâce à l’IA, on serait plus productif, on gagnerait du temps et on travaillerait moins. Mais en réalité, on ne travaille pas moins. On travaille autant, voire plus. »
Or, ce type de surmenage peut altérer le jugement, augmenter le risque d’erreurs, la fatigue voire l’épuisement professionnel, et un sentiment croissant qu’il est plus difficile de se détacher du travail, résument les chercheuses.
Contrer les effets épuisants et individualisants de l’IA
Cherchant à anticiper ce que les managers pourraient faire pour aider leurs employés à sortir de ce « cercle vicieux », elles écartent d’emblée le fait de leur demander de s’autoréguler. Elles estiment que les entreprises devraient élaborer un ensemble de normes et standards destinés à recadrer l’utilisation de l’IA, plutôt que de la laisser dévorer le temps de cerveau disponible des employés.
Elles incitent les managers à mettre en place des « pauses intentionnelles » afin d’évaluer l’état d’avancement des travaux, voire reconsidérer les hypothèses de base avant de continuer plus avant. Des propositions qui font écho à celles de Siddhant Khare, qui recommande de passer à autre chose si 30 minutes de conversation avec un chatbot ne s’avèrent pas satisfaisantes.
Les chercheuses proposent aussi de séquencer le temps de travail, avec des plages horaires protégeant les employés de toute interruption, et le regroupement des notifications non urgentes :
« Plutôt que de réagir à chaque résultat généré par l’IA au fur et à mesure qu’il apparaît, le séquençage encourage le travail à progresser par phases cohérentes. Lorsque la coordination est rythmée de cette manière, les travailleurs subissent moins de fragmentation et moins de changements de contexte coûteux, tandis que les équipes maintiennent leur rendement global. En régulant l’ordre et le calendrier du travail, plutôt qu’en exigeant une réactivité continue, le séquençage peut aider les organisations à préserver l’attention, à réduire la surcharge cognitive et à favoriser une prise de décision plus réfléchie. »
Les chercheuses invitent également les entreprises à organiser des temps de dialogue et de débriefing permettant aux employés d’échanger sur leurs pratiques respectives et ce que l’IA a pu changer. L’objectif serait tout autant d’ « interrompre l’utilisation continue et isolée de l’IA » que d’aider à « retrouver une certaine perspective », réancrer le travail dans un contexte social et « contrer les effets épuisants et individualisants d’un travail rapide et médiatisé par l’IA ».
« L’IA facilite l’accomplissement de tâches supplémentaires, mais rend plus difficile de s’arrêter », concluent les chercheuses, qui appellent à « préserver des moments de récupération et de réflexion, même lorsque le rythme de travail s’accélère » :
« La question qui se pose aux organisations n’est pas de savoir si l’IA va changer le travail, mais si elles vont activement façonner ce changement ou le laisser les façonner discrètement. »
De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie
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Un pharmakon : à la fois remède, poison, et bouc émissaire
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La frontière entre travail et temps libre devient poreuse
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Un « nouveau rythme » de travail multitâche
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Un cercle vicieux : on ne travaille pas moins mais autant, voire plus
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Contrer les effets épuisants et individualisants de l'IA
Commentaires (19)
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Abonnez-vousLe 12/02/2026 à 14h25
Ce qu'il faut aussi regarder c'est la quantité de code qu'on produit à plus grande vitesse, son accumulation et la dette technique qui augmente encore plus vite, tout ça à cause de la métrique simpliste de la quantité de code qui ne va pas de pair avec la qualité.
Le 14/02/2026 à 07h25
Le 12/02/2026 à 14h27
Le 12/02/2026 à 16h03
Le 12/02/2026 à 14h41
Le 12/02/2026 à 15h15
Ca fait des décennies que la productivité est mise avant tout autre considération, et ce n'est pas prêt de changer.
Ca me rappelle une chose que me racontait mon père, menuisier qui a commencé dans les années 60. Au début de sa carrière, il lui fallait une journée pour fabriquer une fenêtre, les machines outils n'étant pas démocratisées. Lorsque les machines sont arrivées, ils s'est retrouvé à fabriquer 4 fenêtres par jour au lieu de 1. Comme il travaillait toujours le même nombre d'heure, il n'était pas payé plus mais le rythme était devenu plus usant et il regrettait l'époque moins stressante où il lui fallait une journée pour faire une fenêtre.
60 ans plus tard, on en est toujours au même point à pousser la productivité a fond, peu importe ce qu'en pense les gens impactés.
Le 12/02/2026 à 15h22
Vibe-coder non-stop peut amener à faire des conneries monumentales et à perdre du temps. Il est essentiel - comme depuis toujours - de savoir lever les mains du clavier et de réfléchir un peu.
Le 12/02/2026 à 15h33
Donc ça me fait doucement marrer que les acteurs de l'IT semblent découvrir l'impact de leurs activités sur celles des autres métiers. Je ne sais pas si c'est de la candeur, de la naïveté, ou un aveuglement trop long.
Outre l'aspect "productivité", l'enjeu des projets IT, c'est aussi de réduire le besoin en personnel.
Modifié le 12/02/2026 à 16h29
Pour le coup la mécanisation est une vraie opportunité de se simplifier la vie (d'ailleurs c'est marrant de voir les jeunes en sortie de CFA qui regardent avec des gros yeux certains anciens se compliquer la vie en faisant la moitié des trucs à la main) et il est probable que le cas que tu évoques avec ton père était plus lié à la concurrence, notamment le fort développement de la filière menuiserie en pologne qui s'est installée, que de la mécanisation en elle-même.
Le 12/02/2026 à 20h06
Tout comme, j'imagine, une personne qui écrit du code doit être un minimum fière après avoir passé X heures/jours à écrire un code qui fonctionne et pour lequel elle s'est creusée la tête. Avoir écrit 3 fois plus de code dans le même laps de temps, aidée par une IA qui lui a prémâché le boulot, ne la rend pas 3 fois plus fière je pense, voir peut-être même moins fière de son code qui n'est plus vraiment le sien.
Modifié le 15/02/2026 à 16h55
Et l'informatique a toujours été le premier domaine à s'automatiser lui même.
Mais c'est clair qu'avec l'IA qui se développe au moment où de grosses cohortes de jeunes développeurs arrivent sur le marché du travail, ça va créer un choc dont on se souviendra.
Le 15/02/2026 à 12h06
Plus ça va plus j'y vois un moyen pour les puissances à l’œuvre de retirer la compétence dans le sens d'être le seul à la conserver.
Le 12/02/2026 à 16h57
Je pense que c'est là d'où provient le problème avec ce type d'algorythme.
Pour moin par construction il y a une part d'aléatoire donc sur un processus qui réclame de la rigeur et bien c'est loupé...
Si on faisait une analogie je pense qu'on pourrait parler de Fata morgana.
une double illusion qui montre des choses qui n'existe pas et masque des choses existantes...
Le 12/02/2026 à 14h59
Le 12/02/2026 à 17h02
Et quand ça commencera à se casser la gueule, ils auront déjà recuppérer les billes ...
Le 12/02/2026 à 15h42
Le 12/02/2026 à 18h27
Mais en grosse contre-partie l'employé devient responsable de ces nouveaux écrits.
Une belle promotion sans promotion.
Le 13/02/2026 à 20h40
Modifié le 15/02/2026 à 16h34
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