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Les bibliothèques universitaires face à une « netflixisation » de l’édition

Les bibliothèques universitaires face à une « netflixisation » de l’édition

Andy Quezada pour unsplash

Clarivate, une entreprise qui vend de multiples services aux universités et notamment à leurs bibliothèques, a annoncé l’arrêt de la publication en papier des livres de sa filiale ProQuest et le passage à une « stratégie d’accès par abonnement pour les universités » pour ses ebooks. Cette « netflixisation » pose des questions sur l’accès aux livres et aux savoirs universitaires.

Clarivate a publié la semaine dernière un communiqué de presse annonçant « une nouvelle stratégie d’accès au contenu par abonnement » de sa part qui va notamment toucher sa filiale d’édition ProQuest. Cette dernière est peu connue du grand public. Mais Clarivate l’a acquise en 2021 pour la somme de 5,3 milliards de dollars.

Des entreprises issues de vieux accords avec le système académique

ProQuest est issu d’une entreprise, University Microfilms International, créée en 1938 pour archiver sur microfilm les thèses des étudiants américains. Elle a ensuite élaboré une base de données nommée ProQuest Dissertations & Theses qui, selon l’entreprise, comporte maintenant plus de 3 millions d’ouvrages en textes intégraux et plus de 5,5 millions de résumés de mémoires et thèses indexés, dont les plus anciens datent de 1637. Mais ProQuest s’est petit à petit élargi et proposait aux bibliothèques des collections de livres, papiers comme ebooks (plus de 700 000), bases de données et contenus vidéo (24 000) ou audio (15 millions).

De son côté, Clarivate est un groupe récent (créé en 2016), mais qui s’appuie sur des activités liées au monde de l’édition scientifiques datant de plus d’un siècle, notamment avec le Zoological Record de Albert Günther qui date de 1864. L’entreprise a aussi racheté l’énorme base de données bibliographique Web of Science très utilisée dans le monde académique, même si des alternatives commencent à se mettre en place.

Une nouvelle ère : une licence à la Netflix

Dans son communiqué, l’entreprise explique qu’elle abandonne « progressivement » (mais pas tant que ça, puisque les changements devraient se passer pendant l’année 2025) de donner la possibilité aux bibliothèques de faire des achats de collections numériques, de livres imprimés et numériques. L’entreprise passe donc au tout abonnement sans possibilité d’acheter les œuvres.

« Nous entamons une nouvelle ère dans la manière dont les institutions et leurs utilisateurs accèdent au contenu et le consomment. Nous nous engageons à travailler plus étroitement que jamais avec les bibliothèques et les éditeurs, en fournissant les conseils et les solutions nécessaires pour répondre aux besoins évolutifs de la communauté », commente Bar Veinstein, responsable chez Clarivate, dans le communiqué.

Effectivement, Clarivate semble imposer une nouvelle ère pour la gestion des livres. Comme le commente sur Bluesky le Doyen des bibliothèques de l’université américaine Carnegie Mellon, Keith Webster : « Nous ne pourrons plus acheter de livres électroniques, mais devrons obtenir une licence annuelle, à la manière de Netflix (c’est-à-dire que si nous cessons de payer, nous perdons l’accès) ».

La sape de la construction d’un fonds bibliothécaire

Comme l’explique le bibliothécaire de l’Université de Londres, Siobhan Haimé, « la transition vers l’accès par abonnement représente plus qu’un changement dans les modèles d’achat – elle sape fondamentalement la capacité des bibliothèques universitaires à constituer des collections qui répondent à leurs besoins institutionnels spécifiques. Elle risque d’entraver notre capacité à maintenir des collections complètes pour la recherche, sans parler de l’enseignement ».

Pour comprendre la frustration des bibliothécaires, il faut se rappeler que Netflix peut, à tout moment, supprimer une série du bouquet qu’il propose. Ici, ProQuest pourra d’une année sur l’autre décider de ne plus proposer certains livres. La question de la pérennité du fonds bibliothécaire se pose aussi, puisque ProQuest peut, du jour au lendemain, décider d’arrêter son offre.

Mais pour Siobhan Haimé, des alternatives existent. D’abord il pointe que le concurrent de ProQuest, EBSCO, a réagi tout de suite après cette annonce en « réaffirmant son engagement inébranlable à soutenir les bibliothèques dans leurs divers besoins d’acquisition, y compris l’accès perpétuel aux livres électroniques, le respect des livres imprimés et les modèles d’acquisition flexibles tels que l’acquisition fondée sur des données probantes (EBA) et l’acquisition en fonction de la demande (DDA) ».

Il affirme aussi qu’ « en outre, cette évolution souligne la nécessité d’accroître la bibliodiversité sur le marché et dans nos collections. Des actions telles que l’investissement dans les monographies et les ressources éducatives ouvertes (et plus généralement le mouvement « open »), ainsi que dans les titres de petites maisons d’édition, peuvent favoriser un écosystème de l’information plus diversifié et plus résistant. Surtout si les cinq grandes maisons d’édition acceptent cette nouvelle stratégie et que leur contenu est licencié par le biais de ces abonnements ».

L’utilisation du fonds de ProQuest pour l’IA

Le responsable des acquisitions de la British Library of Political and Economic Science, Kevin O’Donovan, constate le fait « qu’un autre fournisseur s’engage dans des négociations nébuleuses, plutôt que de fixer des prix transparents titre par titre, a suscité la frustration et la déception de l’ensemble du secteur ». Il explique ce changement de stratégie notamment par le fait que les marges de la vente de livres papiers et ebooks à l’unité ne sont pas énormes.

Il indique aussi que l’entreprise se tournerait beaucoup plus vers l’IA comme potentiel marché : « l’utilisation de l’énorme bibliothèque de contenu universitaire déjà présente dans leur plateforme Ebook Central, comme source pour entrainer un LLM plutôt que d’utiliser le web, leur offre probablement un solide argument de vente futur pour leur nouveau paquet PQE, avec un assistant de recherche similaire fournissant potentiellement des réponses plus détaillées et plus fiables aux demandes des étudiants et des chercheurs ».

Commentaires (18)

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J'ai comme l'impression que l'on rentre dans un ère de la marchandisation extrême du Savoir...
Hâte de voir les clivages et inégalités que tout cela va créer ! :fumer:
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Le modèle actuel est aussi source de clivage car il favorise les bibliothèques des "vieilles et grandes" universités qui ont eu des années et des années pour constituer leur stock d'ouvrages.

Avec un modèle numérique centralisé, n'importe quelle école récente/petite peut avoir accès à l'intégralité des ouvrages dés son 1er jour d'ouverture.
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Certes, mais il y a aussi le risque de la disparition du catalogue ou la modification du contenu ou encore une envolée des tarifs (spotify/netflix) voir un changement des termes des licences (pas encore d'exemple à part dans la tech ceci dit)


  • Catalogue: Chaque éditeur veut sa part du gâteau (hbo/Disney/netflix/...)

  • Modification: Par exemple la musique "let's get retarded" a été remplacée par "let's get it started" partout (youtube/deezer/qobuz/...) sauf pour ceux qui ont le CD


- originale: youtube.com YouTube
- VEVO modifiée de manière retroactive (avec les vues/comm): youtube.com YouTube

  • Tarif: Netflix c'était $12/mois (2018) maintenant c'est $20/mois (2025) (et ce n'est pas près de s'arrêter)

  • licence: elasticsearch APLv2 => SSPL / MongoDB qui sont passé de AGPL => SSPL



Même si ce n'est plus forcément la "mode", un livre écrit ça reste (pour le meilleur et pour le pire, d'où les rééditions)
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pour la musique US c'pas rare les fameux "explicit"/clean version pour que ça passe à la télé / match radio, bien que ceux de Black eyed peas ça faisait très longtemps que je l'avais pas entendu

Pour ce qui est modification me semble que Disney+ se permettaient de retoucher des épisodes d'un jour sur l'autre, faut que je retrouve l'info
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Certes, mais il y a aussi le risque de la disparition du catalogue ou la modification du contenu ou encore une envolée des tarifs (spotify/netflix) voir un changement des termes des licences (pas encore d'exemple à part dans la tech ceci dit)
Pour moi, les bibliothèques physiques ont une double vocation: la conservation des ouvrages et l'accès aux ouvrages.

Avec la numérisation et les moyens de communication modernes, l'accès aux ouvrages ne nécessite plus une bibliothèque physique. Les bibliothèques pourront se concentrer sur la conservation des ouvrages, selon leurs propres critères (rareté, risque de disparition, ...).

Et c'est le cas pour tout ce qu'on a numérisé/dématérialisé: livre, audio, vidéo, jeux...
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Et ?
Le modèle actuel était un mix entre achat numérique et papier, tout le monde s'y retrouvait. Il n'y avait AUCUN clivage.
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Acheter une imprimante laser couleur et une plastifieuse et les planquer dans une arrière salle (à l'abri des regards).

Dès qu'on a reçu l'info que tel ou tel bouquin ne sera plus au catalogue l'année prochaine, aller faire une impression en pirate - de nuit par pleine Lune ? - car de toute façon ensuite ils ne viendront sûrement jamais pour vérifier et hurler que tel ou tel ouvrage est bien sur une étagère de la bibliothèque...
:D
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Et encore une histoire de merdification, ça en devient désespérant. :/
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En général, équivalent à l'application d'une méthode rationnelle (& froide) d'optimisation dont la variable d'entrée peut être quasiment n'importe laquelle mais dont la variable de sortie est, quasiment, toujours toujours exprimée dans l'unité du $$$ et dont on cherche la valeur max de l'asymptote sur la courbe.

"Seulement on ne peut pas faire n'importe quoi avec n'importe quoi..."

Il faut savoir s'imposer des limites (déontologiques & éthiques)...

Les 4 ans à venir risquent d'être assez pénibles, voir très très durs...
:fumer:
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Jusque là j'ai l'impression qu'on était plus sur la merdification de réseaux sociaux, de logiciels de bureautique, das plateformes de vidéos, etc.
La merdification de l'accès au savoir pour les universités, c'est d'un tout autre level ! Est-ce que Scihub est une alternative viable à ces catalogues ? Si jamais, ils prennent les dons en BTC ;)
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Si jamais, ils prennent les dons en BTC ;)
Oh miséreux... parler de crypto fait de toi un dangereux Kapitalist :D
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Ici, ProQuest pourra d'une année sur l'autre décider de ne plus proposer certains livres.
En fait ce point est surtout lié aux accords de diffusion. C'est plus les ayants droits des ouvrages en question qui choisissent de ne plus diffuser sur ProQuest, ou ProQuest qui ne veut pas plus payer la licence d'exploitation.

Et y'a pas de concurrence dans ce domaine ? Si ProQuest est l'éditeur, je pourrais comprendre. S'ils sont diffuseurs, à moins d'accords d'exclusivités comme Amazon le fait avec Kindle (de la connerie en barre, perso c'est fuck them), qu'est-ce qui les empêche de se procurer les ouvrages par un autre moyen ?
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Disons que certaines pressions extérieures peuvent s'exercer selon le sens du vent de la bien-pensance en cours à ce moment là.
Certains sujets évoqués dans certaines publications pourraient fâcher des gens ayant un pouvoir d'influence/ingérence non négligeable.
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Les héritiers de Pythagore seraient très riches s'il avait mis de royalties à son théorème... mais sans doute les progrès de la science n'en seraient pas où ils en sont si tout était derrière des DRM, paywall, etc... Pauvre monde !
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on n'est pas encore sûrs pour la primauté et les droits d'auteurs avec la Chine. :D
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Si on rajoute l'autodafé numérique qui a actuellement lieu aux Etats-Unis autour de la connaissance scientifique, c'est très inquiétant de se dire que demain, des milliers d'articles peuvent disparaitre purement et simplement suite à la signature d'un décret présidentiel. Plus de version "papier" pour conserver malgré tout une trace dans les universités, labo de recherche, etc.

De plus, si la licence est annuelle, potentiellement, en cas de défaillance de ProQuest (faillite, piratage massif, etc.), c'est potentiellement le même constat qui pourrait arriver.

Triste monde...
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Augmentation des revenus > diffusion des savoirs
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Pourquoi ne pas fédérer une entreprise/fondation qui numérise les documents, et qui serait gérée par des élus issus des bibliothèques ? Ça se fait pour certains logiciels de communes, pilotés par des élus divers.