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Les services anti-terroristes sont débordés par la radicalisation des adolescents

Fear, Uncertainty & Doubt

Les services anti-terroristes sont débordés par la radicalisation des adolescents

Sebastiaan Stam @Pexels

Trois documents, émanant des services de renseignement et des polices anti-terroristes anglo-saxons, ainsi que d’Europol, tirent la sonnette d’alarme au sujet du nombre croissant de jeunes et d’adolescents (auto-)radicalisés sur Internet. Un phénomène qui transcende les idéologies, mais qui confine à la « gamification » dans les groupes et messageries d’extrême droite.

Le 18 décembre 2024 à 17h55

« Pour la première fois depuis sa création pendant la Seconde Guerre mondiale », souligne son communiqué, l’alliance des « Five Eyes » (qui réunit les services de renseignement états-uniens, britanniques, canadiens, australiens et néo-zélandais) rend public un document appelant à une « réponse de l’ensemble de la société », « à l’échelle mondiale », afin de « lutter contre la menace croissante que représente l’extrémisme en ligne pour les enfants ».

Publié début décembre, le document met en garde contre le fait que les enfants « sont de plus en plus nombreux à être entraînés dans l’extrémisme violent ».

Il appelle à une action collective de la part du public, des gouvernements et de l’industrie technologique pour s’attaquer au problème, en précisant qu’« une fois que les services de police et de sécurité sont impliqués, il est souvent trop tard ».

Ce n’est pas un problème qui peut être résolu par les forces de l’ordre

L’an passé, « nous avons arrêté plus d’enfants que jamais auparavant, dont certains n’avaient que 12 ans », déplore Matt Jukes, chef de la police antiterroriste britannique : « Il ne s’agit pas d’un phénomène propre au Royaume-Uni, nos collègues du monde entier sont confrontés exactement au même problème ».

Or, déplore-t-il, « ce n’est pas un problème qui peut être résolu par les forces de l’ordre ou les agences de sécurité ». Ces dernières constituent « une dernière ligne de défense », mais ne peuvent se substituer à l’éducation. Ce pourquoi, « avec mes collègues internationaux, nous appelons à une réponse plus large qui touche l’ensemble de la société » :

« Internet a également mondialisé l’extrémisme, accéléré la propagation d’idéologies haineuses au niveau international et permis à toute personne disposant d’une connexion internet d’entrer dans la vie d’enfants à l’autre bout du monde. »

Or, « les mineurs sont des « natifs du numérique » qui sont plus avertis sur le plan technique que les générations précédentes », tout en étant, par ailleurs, « particulièrement vulnérables à l’influence », au surplus s’ils tombent dans le piège de « bulles de filtres » :

« Les services de police et de sécurité ne sont pas en mesure de répondre à ces préoccupations de manière isolée : il faut que le public, les gouvernements, les entreprises technologiques et d’autres secteurs de la société agissent pour améliorer notre défense collective contre ce problème. »

Une gamification de la radicalisation

Les Five Eyes qualifient la publication de ce document de « sonnette d’alarme au niveau mondial au sujet des risques encourus par nos enfants » et d’« appel à l’action ». Il exhorte les parents à « s’intéresser davantage à la vie numérique de leurs enfants », les gouvernements à renforcer l’arsenal législatif, et l’industrie technologique à « assumer une plus grande responsabilité pour les dommages causés sur leurs plateformes ».

« De nombreux efforts doivent être déployés pour mettre un terme à ce cycle qui mène les enfants vers l’extrémisme », exhorte Matt Jukes. Le document, pour autant, ne formule aucune proposition concrète, se bornant à tirer la sonnette d’alarme.

Il constate que les médias sociaux et les plateformes de jeux « apparemment inoffensifs, tels que Discord, Instagram, Roblox et TikTok », sont aussi devenus des lieux de « première approche des mineurs », et « offrent un accès illimité aux enfants aux délinquants sexuels, aux extrémistes et à d’autres acteurs malveillants, qui peuvent essayer de les exploiter de différentes manières ».

De plus, l’extrémisme violent est « plus accessible, car les contenus violents peuvent être créés au sein même des plateformes », et proposer une « gamification » de la radicalisation :

« Les mineurs normalisent de plus en plus les comportements violents dans les groupes en ligne, y compris en plaisantant sur l’exécution d’attaques terroristes et la création de contenus extrémistes violents, ce qui complique encore le rôle des agences de lutte contre le terrorisme qui cherchent à identifier les véritables menaces en ligne ».

« Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de ta maman »

Le document souligne par ailleurs que si l’État islamique avait réussi à attirer de nombreux mineurs, ces dernières années, les velléités terroristes des mineurs relèvent surtout de motivations racistes, nationalistes, de l’ « idéologie incel » ou de la « défense de la race blanche ».

Sur les neuf « case studies » mentionnés, seuls deux sont reliés à l’islamisme : un mineur radicalisé par un membre de l’État islamique, et un autre ayant voulu suivre le mode d’emploi « Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de ta maman » publié dans le premier numéro de la revue Inspire d’Al-Qaïda.

Un troisième cas se borne à mentionner une « idéologie extrémiste », mais sans la qualifier. Les six autres cas, soit les deux tiers, relèvent d’idéologies suprémacistes et de l’extrême droite.

En Grande-Bretagne, 40 % des radicalisés ont moins de 15 ans

Yvette Cooper, Secrétaire d’État britannique à l’Intérieur, vient pour sa part de déclarer que depuis mars 2017, le MI5 (pour Military Intelligence, section 5, l’équivalent britannique de la DGSI) et la police avaient conjointement enrayé 43 tentatives d’attentats terroristes.

Si le terrorisme islamiste constituerait la principale menace, suivi par le terrorisme d’extrême droite, « un nombre croissant de cas » indiquent que « le moteur idéologique est mixte ou peu clair ». Elle déplore qu’Internet continue de représenter un « catalyseur central de la radicalisation ».

Yvette Cooper souligne que « nous avons besoin de nouvelles mesures pour faire face à la proportion croissante de jeunes » impliqués dans des affaires à caractère terroriste, comme le soulignent les dernières statistiques officielles :

  • 13 % de toutes les personnes faisant l’objet d’une enquête par le MI5 pour leur implication dans un projet terroriste ont moins de 18 ans, ce qui représente une multiplication par trois au cours des trois dernières années ;
  • les arrestations de jeunes de moins de 18 ans pour des infractions terroristes sont passées de seulement trois au cours de l’année se terminant en septembre 2010, à 32 au cours de l’année se terminant en septembre 2024 ;
  • les jeunes de 11 à 15 ans représentent maintenant 40 % de tous les renvois au programme Prevent de déradicalisation, et la moitié de tous les cas adoptés par Channel lorsque l’âge est connu (contre un tiers en 2017), un autre programme de déradicalisation.

Yvette Cooper relève par ailleurs que Prevent aurait par ailleurs permis d’éloigner près de 5 000 personnes de la radicalisation depuis l’introduction de l’obligation légale de prévention en 2015.

Pour rappel, plus de la moitié des personnes mis en cause, en France, dans des procédures terroristes en 2023 avaient, eux aussi, moins de 18 ans.

Certains jeunes vulnérables sont activement ciblés pour le recrutement

En introduction de son rapport annuel sur le terrorisme, Catherine De Bolle, directrice exécutive d’Europol, souligne pour sa part que « l’implication intentionnelle de jeunes par des groupes terroristes dans la production de propagande en ligne est de plus en plus préoccupante ».

Et ce, d’autant que « les jeunes peuvent utiliser pleinement les fonctionnalités de la communication en ligne pour étendre la portée des terroristes, éviter la modération du contenu et échapper à la détection ».

Cette crainte figure juste après les problèmes posés par les conséquences de l’attaque terroriste du Hamas et de la réponse militaire israélienne, qui ont aussi contribué à alimenter, en Europe, un regain de haine antisémite, islamophobe et xénophobe :

« Certains jeunes attirés par les idéologies terroristes s’engagent en ligne et font preuve d’une plus grande flexibilité idéologique et d’une plus grande volonté de recourir à la violence. Certains jeunes vulnérables sont activement ciblés pour le recrutement. Les acteurs solitaires ne sont généralement pas isolés, mais sont souvent de jeunes individus intégrés dans des communautés en ligne qui encouragent la violence. »

Cette implication active des jeunes dans le terrorisme et l’extrémisme violent « est une tendance générale dans l’ensemble du spectre idéologique, et une préoccupation croissante liée à leur exploitation potentielle par les terroristes », souligne Europol.

Des jeunes plus attirés par l’esthétique de la propagande que par ses messages

La plupart de ces individus (auto-)radicalisés ne sont pas parrainés par un groupe particulier. Ils font juste partie des mêmes canaux et groupes de messageries, composés de personnes partageant les mêmes idées, de la propagande et du matériel d’entraînement pouvant être utilisés pour planifier et commettre des attentats, et cherchant à passer à l’action dans la vie réelle.

Pour autant, relève Europol, ces jeunes sont « souvent plus attirés par l’esthétique de la propagande que par ses messages », quitte à adopter et revendiquer des points de vue extrémistes « qui n’ont pas de fondements idéologiques clairs, mais qui ont la violence comme dénominateur commun ».

Le rapport note également que « les groupes terroristes et extrémistes violents de toutes les idéologies ciblent stratégiquement les jeunes ». D’une part, parce qu’ils sont plus sensibles à la radicalisation et plus enclins à passer à l’action, mais aussi parce qu’ils encourent des peines plus légères que les adultes.

Les terroristes sont des « Saints », leurs victimes des tableaux de « scores »

En outre, le délai entre le moment où ces jeunes commencent à consommer de la propagande en ligne et celui où ils décident de participer à des actions violentes « est de plus en plus court » :

« Conscients que les jeunes préfèrent les informations courtes et rapides, les groupes terroristes et extrémistes violents ont adapté leurs techniques de sensibilisation en intégrant des chansons, des images et des vidéos. »

L’an passé, 85 % des 426 personnes arrêtées pour des infractions liées au terrorisme étaient de jeunes hommes, de 20 ans en moyenne. A contrario, l’âge moyen des 64 femmes interpellées était de 27 ans.

Comme l’ont montré les enquêtes sur la nébuleuse Terrorgram, les attaquants sont considérés comme des « Saints » et le nombre de personnes tuées lors d’attaques est parfois cité comme leur « score ». Une « gamification » qui leur ouvre dès lors la possibilité d’ « être glorifié en ligne et de rejoindre ou de gravir les échelons au sein de certains groupes », déplore Europol.

Commentaires (7)

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Attendez pour parler de l'âge d'un groupe d'individus de 426 hommes et 64 femmes ils utilisent une moyenne ?

Ce serait mieux une médianne et d'avoir un écart-type...non?
Deux trois vieux barbus de 75 ans et tes stats elles sont pétées!

Autrement cela ressemble à quoi un terroriste né en 2012 ?
Il a fait exploser un bus sur Fortnight?
Je veux bien que l'on arrête des mineurs et plus qu'avant mais pour quels faits?

Délits d'apologie, de propagande, de consultation,...
Combien pour des actions violentes ou attentats?
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Deux trois vieux barbus de 75 ans et tes stats elles sont pétées!
Même pas.
Ils parlent de 85 % de ces 426. Même s'il restait encore dans ces 85 % (362 personnes) 3 personnes de 75 ans, la moyenne passe de 20 à 20,45 ans Ça ne change que très peu l'âge moyen de ces 85 %.

Pour les 64 femmes, ça fait augmenter la moyenne à 29,25 ans s'il y a 3 femmes de 75 ans, donc, oui, c'est un peu plus sensible parce que l'ensemble est assez petit, mais ça ne change pas réellement l'ordre de grandeur.
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Si tu as quelques vieux dans le lot, alors les autres sont encore plus jeunes pour que la moyenne reste à 20 ans...

À quoi ça ressemble un terroriste de cet âge ? Bah regarde à Marseille du côté de la DZ mafia qui recrute des tueurs à gage de 15 ans, et ça te donnera une idée.
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C'est une bien triste enquête qui révèle que la société dans son ensemble faillit à produire du mieux être. La violence que ces jeunes semblent vouloir peut être compris comme une volonté nette de reprendre du pouvoir sur leur vie qu'ils subissent impuissants.
C'est une constellation de causes différentes mais toujours liées à la perte de repères et de barrières claires et cohérentes de la société. Ce rapport ne le dit pas mais c'est évident de ma fenêtre (qui est petite certes).

Dans tous les domaines, la société devient inconfortable et les points de vues extrêmes ne font que s'affronter. Plus de place pour le milieu et le raisonnable. La surenchère gagne à tous les coups.
Bon courage à nos jeunes pour évoluer sainement dans ce monde malsain.
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Qu'est-ce que tu entends par extrêmes et milieu ?
Parce que si on parle des parties politiques, et que le milieu serait plutôt les centristes, alors je ne dirais pas que "raisonnable" est un terme adapté. Et "raisonnable" par rapport à quoi ? quel sujet ? quel angle de vue ?

Mais sinon je suis plutôt d'accords 👍.
Exemple en politique, je considère que beaucoup de médias pousse, voir organisant des "affrontements" de discours (pour faire le buzz par exemple, quand c'est pas pour pousser un agenda politique) plutôt que d'organiser de réel échanges construits.
J'ai le sentiment qu'il n'y a quasiment plus de place pour les discours raisonnables, que pour "être audible" il faut être dans la surenchère (et pas seulement en politique). Même si heureusement certain essaie de résister 😉.
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À mon sens, il n'y a surtout plus de place pour l'acceptation du fait qu'une opinion différente de "la mienne" puisse être légitime, qu'on peut ne pas être d'accord sans que ce soit un drame/scandale. Ce n'est même plus une question de "discours raisonnable".
Ah, et quand on pense ou écrit "les sont la cause de tous nos maux, s'ils disparaissaient tout irait mieux", ça n'aide pas, parce que les ne sont pas un groupe homogène, jamais. Tu peux remplacer par à peu près n'importe quoi (liste pas du tout exhaustive : patrons, musulmans, chrétiens, juifs, homosexuels, syndicalistes, écologistes, jeunes, vieux,... vraiment n'importe quel groupe identifiable, ça fonctionne)
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Juste comme ça, pour savoir : est-ce qu'il existe un système incitatif pour aider au démentellement de réseaux violents ? Genre tu "dénonces" un groupe Télégramme violent et on te file 5euros ?