Chez Meta, la bascule vers l’IA entraîne une « merdification » des conditions de travail
Meta cagole
Illustration : Flock
Le 23 juin à 13h59
Meta a coup sur coup annoncé la surveillance généralisée des interactions de ses 78 000 employés avec leurs ordinateurs, afin d’entraîner ses IA, le licenciement de 8 000 d’entre eux, la réassignation forcée de 7 000 autres dans son service d’étiquetage de données, et un chiffre d’affaires en progression de + 33 % en un an. Un nombre croissant d’ingénieurs voudraient quitter l’entreprise.
Chez Meta, la bascule vers l’IA entraîne une « merdification » des conditions de travail
Meta cagole
Illustration : Flock
Meta a coup sur coup annoncé la surveillance généralisée des interactions de ses 78 000 employés avec leurs ordinateurs, afin d’entraîner ses IA, le licenciement de 8 000 d’entre eux, la réassignation forcée de 7 000 autres dans son service d’étiquetage de données, et un chiffre d’affaires en progression de + 33 % en un an. Un nombre croissant d’ingénieurs voudraient quitter l’entreprise.
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18 min
« Pourquoi Meta détruit-elle son équipe d’ingénierie ? », se demande The Pragmatic Engineer, l’une des newsletters tech’ plus populaires de Substack. Jusqu’alors considérés comme un « centre de profit », ses ingénieurs seraient désormais perçus par la direction comme un « centre de coût », résume Gergely Orosz, lui-même ingénieur, passé par Skype et Uber avant de lancer sa newsletter.
Des employés de Meta lui ont expliqué que l’entreprise de Mark Zuckerberg mènerait depuis avril « une véritable offensive, portée par l’IA », contre ses propres ingénieurs, « comme si la direction avait suivi un plan détaillé visant à démanteler, de la manière la plus impitoyablement efficace qui soit, une culture d’ingénierie qui avait fait ses preuves et qui était couronnée de succès ».
Au cours de ses vingt premières années d’existence, l’entreprise donnait en effet toute latitude à ses ingénieurs pour choisir leur affectation, d’abord en mode « move-fast-and-break-things » (avancer vite et casser des choses) puis, depuis le début des années 2020, « move-fast-with-stable-infra » (aller vite avec une infrastructure stable).
En 2012, Facebook franchissait le cap du milliard d’utilisateurs après avoir fait l’objet de la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire des valeurs technologiques. Facebook glorifiait alors la culture du hack, et rappelait à ses employés que « nous ne fabriquons pas des services pour faire de l’argent : nous faisons de l’argent pour fabriquer des services », ou encore que «les gens n’utilisent pas Facebook parce qu’ils nous aiment : ils l’utilisent parce qu’ils aiment leurs amis ». Des mantras consignés dans un recueil surnommé « petit livre rouge », en référence à celui du président Mao, distribué à tous les employés.
Décrivant l’évolution de l’entreprise en 2022, Gergely Orosz rappelait que « Facebook est l’une des rares grandes entreprises technologiques dont le fondateur est ingénieur et occupe toujours le poste de PDG » :
« Les ingénieurs que j’ai connus au sein de l’entreprise sont compétents, motivés et axés sur les produits, et leur travail était apprécié. Le PDG, Mark Zuckerberg, exerçait une grande influence : il avait personnellement programmé la première version de Facebook, était resté proche de l’équipe d’ingénierie et accordait une grande importance aux ingénieurs logiciels. Les ingénieurs de l’entreprise avaient le sentiment de travailler au sein d’un centre de profit. »
Il relevait cela dit que « l’insouciance d’autrefois avait en grande partie disparu, remplacée par le principe consistant à aller vite, mais en s’appuyant sur une infrastructure stable », bien loin de la contre-culture du « hack » qui présidait chez Facebook quand celui-ci était aussi perçu comme étant suffisamment disruptif pour avoir contribué au « Printemps arabe ».
70 milliards de dollars de pertes dans le métavers, à combler dans l’IA
Gergely Orosz souligne que Meta n’a jamais réussi à se doter d’une plateforme matérielle ni d’un système d’exploitation, contrairement à Apple, Google, Microsoft et Amazon, et que cela expliquerait en partie pourquoi l’entreprise a autant investi dans la réalité virtuelle avec Oculus, la réalité augmentée avec ses lunettes Meta, au point de changer de nom en faisant un « all in » dans le metavers.
En janvier 2026, sa filiale dédiée Reality Labs avait accumulé 70 milliards de dollars de pertes depuis 2020, et licenciait 10 % de ses effectifs, soit 1 500 employés, se réorientant vers l’intelligence artificielle et les équipements mobiles.
Cherchant à rattraper son retard face à Claude et ChatGPT notamment, Mark Zuckerberg annonçait en juillet 2025 « investir des centaines de milliards de dollars » dans des datacenters pour l’IA, avant de dépenser plus de 14 milliards de dollars pour racheter 49 % des parts de Scale AI, acteur phare du marché de l’annotation de données, débauchant son fondateur Alexandr Wang, tout en licenciant 14 % de ses effectifs.
En avril, Meta annonçait à ses employés qu’un nouvel outil nommé Model Capability Initiative (MCI) allait désormais surveiller toutes leurs interactions avec les sites web et applications, mouvements de curseur des souris, clics et frappes clavier, mais également réaliser des captures d’écran de temps en temps, afin d’entraîner ses IA.
Début juin, face à la bronca, Meta revenait plus ou moins sur ce projet de surveillance généralisée, en autorisant ses employés à mettre MCI en pause « jusqu’à 30 minutes à la fois », voire de demander à être exemptés de la soumission au projet.
Las : des employés de l’entreprise ont depuis découvert qu’ils pouvaient accéder aux données collectées, soulevant là encore une bronca dans l’entreprise. La direction a décidé de mettre le programme MCI en pause, et annoncé ouvrir une enquête, comme l’explique une note interne du CTO de Meta, Andrew Bosworth :
« Nous avons mal configuré les ACL [listes de contrôle d’accès] et nous devons comprendre comment cela s’est produit, retracer chaque accès aux données et en analyser les causes. »
Près de 20 % des ingénieurs réaffectés de force à l’étiquetage de données
Fin avril, les équipes d’ingénierie produit ont également appris de la direction que 30 à 50 % des ingénieurs devaient quitter leur équipe pour rejoindre l’organisation ADO (Agent Data Optimisation) pour être réaffectés à l’étiquetage des données et à l’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine (RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback en anglais).
Une réaffectation « de force » qui a aussi contribué à démanteler certaines équipes, dont jusqu’à la moitié des ingénieurs sont brutalement passés de la conception de produits utilisés par des centaines de millions de personnes à l’évaluation humaine de dépôts GitHub générés par l’IA, relève Gergely Orosz.
Or, depuis sa création en 2004 et jusqu’à l’année dernière, Facebook puis Meta laissait à ses ingénieurs la liberté de choisir leur lieu de travail et leurs missions, une liberté qui faisait partie intégrante du mode de fonctionnement de l’entreprise.
ADO employerait désormais 6 500 personnes environ, dont 4 à 5 000 ingénieurs logiciels. Meta comptant environ 25 000 ingénieurs, un sur cinq ou six pourrait désormais se retrouver à travailler à plein temps à l’étiquetage de données, calcule Gergely Orosz :
« J’ai discuté avec des personnes occupant ce poste : elles n’aiment pas ce travail et sont mécontentes du processus décisionnel imposé par la hiérarchie. […] Comme vous pouvez l’imaginer, les gens sont très ouverts à de nouvelles opportunités professionnelles, et personne ne met à jour son intitulé de poste sur LinkedIn ou ailleurs pour indiquer « étiquetage de données chez Meta ». »
Les ingénieurs ont l’impression d’être traités comme des moins que rien
Toujours en avril, Meta annonçait en outre la suppression de 8 000 postes, sur 78 000, soit près de 10 % de ses effectifs puis, en mai, la réassignation de 7 000 employés pour, là encore, les focaliser sur le développement de l’intelligence artificielle.
Cherchant à éviter de faire partie de ces charrettes, des employés de Meta se sont depuis lancés dans le « tokenmaxxing », à savoir le fait de consommer des jetons pour espérer figurer dans le classement des salariés les plus productifs, notait Gergely Orosz mi-avril :
« Selon The Information, les employés de Meta ont utilisé au total 60,2 billions de jetons d’IA (!!) en 30 jours. Si ces jetons avaient été facturés aux tarifs de l’API d’Anthropic, cela aurait coûté 900 millions de dollars. Bien sûr, Meta achète probablement ces jetons à prix réduit, mais le montant pourrait tout de même dépasser les 100 millions de dollars – en grande partie à cause d’un « tokenmaxxing » insensé. »
Un tableau de bord interne chez Meta attribuait en effet des statuts de « Token Legend » aux employés de Meta consommant le plus de tokens. Ce type de pratiques a cela dit tendance à refluer, depuis qu’on a découvert que ce type de recours intensif à l’IA agentique pouvait coûter plus cher que de payer ses employés humains.
Une bonne partie des ingénieurs de Meta chercheraient à quitter l’entreprise
Du fait de cette série de réassignations, les équipes chargées de l’infrastructure et de la sécurité chez Meta se sont soudainement retrouvées en grave pénurie de personnel. Le 30 mai, Meta a ainsi connu ce que Gergely Oros qualifie de « panne la plus embarrassante de son histoire », entraînant le piratage de 34 000 comptes Instagram avec l’aide du robot IA d’assistance de Meta, dont ceux de Barack Obama, la marque Sephora ou du chef des sous-officiers de la Space Force.
« Il s’agit d’une faille de sécurité dans laquelle Meta a laissé ouverte sa porte d’entrée, pourtant ultra-sécurisée et renforcée, permettant ainsi à n’importe qui d’entrer, et il n’y avait aucune alarme pour avertir qui que ce soit lorsque cela s’est produit ! », ironise Gergely Oros : « Il semblerait que Meta ne s’en soit aperçue que lorsque les utilisateurs ont commencé à le signaler sur les réseaux sociaux ! »
En discutant avec des employés de Meta, il a découvert que « l’IA était au cœur de cette panne ». Le code avait été généré et révisé par l’IA, sans aucune intervention humaine, une pratique « très courante au cours des deux derniers mois, dans l’ensemble du code source ».
L’équipe « Confiance et sécurité » d’Instagram avait de son côté perdu environ 50 % de ses effectifs, entre l’étiquetage des données et les licenciements. Et certains de ses collaborateurs les plus expérimentés ont ainsi été réaffectés à des tâches d’entraînement de l’IA.
Une « merdification » des conditions de travail qui fait qu’ « une panne due à un manque de rigueur dans la relecture du code ne constitue pas un motif de licenciement, mais écrire du code à la main – plutôt que de laisser un agent IA s’en charger – pourrait vous coûter votre emploi », résume Gergely Oros : « la plupart des collaborateurs valident du code généré par l’IA, soumis uniquement à des révisions par l’IA, sans accorder beaucoup d’attention à la qualité ».
Il estime que les 20 à 30 % d’ingénieurs réassignés à l’étiquetage de données cherchent pour la plupart à quitter l’entreprise, et qu’une bonne partie des 60 à 70 % restants commencent à l’envisager, de peur d’être eux aussi réassignés.
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