Les patrons de l’IA appellent à lever le pied, leurs dépenses disent l’inverse
It's the edge of the world in all of western civilization
Le 15 septembre à 15h45
L’appel de Dario Amodei à ralentir le rythme de développement des modèles de pointe en l’absence d’une réglementation ne peut pas être décorrélé de la course aux investissements dans laquelle se sont lancées toutes les entreprises du secteur, à commencer par celles dont les CEO ont relayé son propos. À quelques semaines de l’introduction en bourse programmée d’Anthropic, il souligne non pas une contradiction, mais un décalage susceptible d’aggraver les craintes liées à une explosion de la bulle de l’IA générative.
Les patrons de l’IA appellent à lever le pied, leurs dépenses disent l’inverse
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L’appel de Dario Amodei à ralentir le rythme de développement des modèles de pointe en l’absence d’une réglementation ne peut pas être décorrélé de la course aux investissements dans laquelle se sont lancées toutes les entreprises du secteur, à commencer par celles dont les CEO ont relayé son propos. À quelques semaines de l’introduction en bourse programmée d’Anthropic, il souligne non pas une contradiction, mais un décalage susceptible d’aggraver les craintes liées à une explosion de la bulle de l’IA générative.
Économie
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18 min
Dernier épisode d’une actualité décidément frénétique quant aux enjeux de long terme liés aux développements de l’intelligence artificielle générative : Dario Amodei, patron d’Anthropic, a publié samedi 12 septembre un article intitulé « We Must Pace the Frontier », dans lequel il argue que l’industrie doit ralentir le rythme auquel elle améliore les capacités des modèles de pointe. Il prend bien soin de souligner qu’il ne s’agit pas d’arrêter l’entraînement de nouveaux modèles ou leur déploiement commercial, mais de prendre le temps nécessaire pour vérifier leur sécurité et leur alignement.
Pour ce faire, il propose de faire confirmer ces vérifications par des évaluateurs tiers disposant d’un droit d’accès complet aux travaux des entreprises concernées. Il suggère dans le même temps que ces dernières harmonisent leurs travaux de vérification, et qu’une coordination internationale planche sur une réglementation adaptée, intégrant les enjeux de compétition avec les régimes non démocratiques.
L’appel d’Amodei a rapidement reçu le soutien public d’Elon Musk, de Sam Altman, de Demis Hassabis (Google DeepMind) puis de Satya Nadella (Microsoft). Un discours dont l’unisson interroge : les cinq entreprises dirigées par ces cosignataires sont financièrement engagées dans la course à l’IA et mobilisent littéralement des centaines de milliards de dollars pour construire ou faire construire les infrastructures nécessaires à l’entraînement et à l’inférence de leurs modèles. Comment, dans ce contexte, peuvent-elles prôner un ralentissement du secteur, et quelle est la valeur réelle de cette prise de position d’un point de vue économique ?
Des paroles, mais peu ou pas d’engagements concrets
La lettre de Dario Amodei ouvre de nombreuses pistes de réflexion (« we should consider… »), mais elle se limite à une seule promesse concrète, qu’Anthropic présente d’ailleurs comme un « engagement unilatéral » : l’ouverture d’un accès « niveau salarié » à des évaluateurs indépendants qui seraient par la suite libres de publier leurs conclusions. L’entreprise se réserverait tout de même le droit de caviarder un certain nombre d’informations, dont celles « commercialement sensibles ». Amodei cite nommément l’institut METR comme l’un de ces auditeurs potentiels, en dépit des critiques formulées à l’encontre de ce dernier suite à la publication de son rapport sur l’incident de cybersécurité survenu entre OpenAI et Hugging Face.
Anthropic n’annonce en revanche aucun engagement concret sur le rythme de publication de nouveaux modèles, ou le ralentissement du déploiement de l’IA générative. Satya Nadella confirme dans sa propre réaction que la réflexion en cours ne remet pas en cause l’orientation stratégique globale : « Il nous faut également accélérer et étendre les avantages de l’IA, afin qu’ils profitent largement aux pays, aux communautés et aux entreprises. Cela nécessite un écosystème novateur où les modèles propriétaires et open source peuvent prospérer ».
Un prétexte utile pour retarder l’IPO d’OpenAI ?
De toutes les prises de position formulées suite à la publication d’Amodei, une seule semble avoir une conséquence économique immédiate. Il s’agit du soutien affiché par Sam Altman. Le patron d’OpenAI a en effet confirmé à Fortune, dans un entretien réalisé le 11 septembre et publié le 12 (voir la vidéo intégrale de l’échange), que les conditions n’étaient pas actuellement réunies pour que l’entreprise procède à son introduction en bourse. « Je pense sincèrement que, compte tenu de la situation actuelle en matière de sécurité, ce serait malvenu de nous introduire en bourse maintenant, et nous ne ressentons aucune pression à ce sujet », déclare Sam Altman, selon qui l’IPO ne devrait finalement pas intervenir en 2026.
Est-ce vraiment la controverse autour des risques soulevés par les modèles de pointe qui motive ce report ? Fortune rappelle à juste titre que le New York Times s’était déjà fait l’écho, en juin dernier, d’un glissement de calendrier décidé en interne. À l’époque, il n’était pas question d’alignement ou de modèles capables d’échapper à la supervision interne. Le report était motivé par des conditions de marché jugées peu favorables à la gigantesque levée de fonds souhaitée par OpenAI.
Sarah Friar, directrice financière d’OpenAI, avait également confirmé mi-août, en interne, cette lecture plus pragmatique qu’éthique. Dans un message adressé aux collaborateurs, elle expliquait que l’entreprise disposait des ressources nécessaires à son développement grâce à sa dernière levée de fonds, et que ce n’était pas grave si Anthropic partait en bourse avant OpenAI.
La décision n’était donc pas nouvelle, mais la façon de la justifier a changé. La combinaison du passage de Sam Altman au micro de Fortune et de la publication de Dario Amodei semble avoir eu quelques répercussions sur les marchés. Corrélation n’est pas causalité dans un environnement aussi complexe, mais l’annonce a notamment fait des vagues au Japon. Le conglomérat Softbank, qui s’est engagé à hauteur de 30 milliards de dollars supplémentaires au capital d’OpenAI cet hiver, a ainsi perdu plus de 10 % à la bourse de Tokyo lundi. Il semble avoir entraîné dans son sillage les valeurs asiatiques de la mémoire vive, dont Samsung, SK hynix et Kioxia.
L’effet s’est ensuite propagé dans le reste du monde : l’indice PHLX Semiconductor Sector, qui réunit 30 des plus grandes sociétés cotées du secteur des semi-conducteurs, a ainsi reculé de 5,86 % sur la seule journée de lundi.

La correction n’est pas exceptionnelle, à plus forte raison quand les tensions sur le pétrole mettent les marchés sous pression. Elle souligne cependant que les entreprises dont les perspectives de croissance reposent sur le développement de l’IA accusent le coup, avec des valorisations en berne par rapport à leurs plus hauts historiques du mois de juin.
Anthropic aurait-elle intérêt à ralentir ?
Hormis le report confirmé par OpenAI, la variable économique n’a pourtant pas fondamentalement changé. Les quatre grands hyperscalers (Amazon, Microsoft, Google, Meta) ont ainsi tous confirmé la révision à la hausse de leurs dépenses d’investissement prévisionnelles lors de la publication de leurs résultats trimestriels début août. Ces dernières dépassent donc désormais les 700 milliards de dollars envisagés à la fin du premier trimestre.
En parallèle des essais et autres lettres de têtes pensantes d’Anthropic, l’éditeur des modèles Claude poursuit d’ailleurs sa propre route vers la bourse. Pour ce faire, il cherche à envoyer des messages rassurants en direction des investisseurs. Or ces messages éclairent d’un jour particulier l’intention de ralentir le développement des modèles de pointe…
D’après le Financial Times, Anthropic a déclaré à un petit groupe de ses actionnaires qu’elle envisageait de réaliser son deuxième trimestre consécutif rentable sur la période en cours. L’entreprise aurait notamment affirmé atteindre une marge brute supérieure à 80 % avant règlement des frais liés à la location d’infrastructures chez ses partenaires et à l’entraînement de ses modèles. Pour tenir le rythme effréné des sorties de nouveaux modèles, Anthropic va maintenant jusqu’à louer des datacenters entiers chez certains de ses concurrents, et ses trajectoires de dépenses se montent à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an.
Toujours d’après le Financial Times, Anthropic aurait revendiqué un chiffre d’affaires de 11,5 milliards de dollars sur le deuxième trimestre, ce qui porterait son revenu annualisé, c’est-à-dire la projection de chiffre d’affaires annuel estimée à partir de ses revenus actuels, à 65 milliards de dollars, contre 47 milliards de dollars estimés à fin mai 2026.
La croissance est donc réelle, mais en l’état, Anthropic communique un indicateur qui exclut ses principaux coûts, à quelques semaines d’une supposée tournée des investisseurs pour préparer son IPO. Il est bien sûr impossible, sans accès direct aux comptes d’Anthropic, de vérifier où se situe réellement le curseur. Convaincre le secteur de ralentir le développement des modèles de pointe, et donc des coûts d’entraînement associés, permettrait certainement à l’entreprise d’assainir son bilan et d’allouer plus de ressources à son développement commercial.
L’introduction en bourse comme juge de paix ?
L’analyse de la situation est d’autant plus complexe que pour l’instant, tout le monde navigue à vue, précisément parce que les bilans financiers en question restent dans l’ombre. Cette incertitude participe d’ailleurs à l’emballement médiatique du moment, ainsi qu’à l’anxiété grandissante du public vis-à-vis de l’IA et de ses datacenters. Les discours mi-complaisants, mi-frénétiques, sur la guerre à venir entre la Chine et les États-Unis ou sur les modèles échappant à tout contrôle, y trouvent un terreau fertile.
Les marchés, eux, attendent surtout de mesurer la solidité réelle des entreprises de l’IA. Dans ce contexte, la décision d’OpenAI de rester une entreprise privée peut d’ailleurs être interprétée comme une volonté de garder le secret sur la réalité de ses comptes.
L’exemple de l’introduction en bourse de SpaceX est à ce titre éclairant.
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Commentaires (3)
Il y a 42 minutes
Next fait un travail magnifique sur l'IA depuis quelques semaines
Il y a 39 minutes
Modifié il y a 12 minutes
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