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Des parieurs menacent de mort un journaliste pour qu’il falsifie une info

Délits d'initiés VS déni de réalité

Des parieurs menacent de mort un journaliste pour qu’il falsifie une info

Illustration : Flock

Le correspondant militaire du Times of Israël a été menacé de mort pour avoir rapporté qu’un missile iranien s’était écrasé dans une zone boisée à 500 mètres d’habitations. Une information somme toute anodine, mais qui allait à l’encontre de paris placés sur le marché de prédictions Polymarket. Au point que l’un de ses harceleurs lui a rétorqué : « Après nous avoir fait perdre 900 000 dollars, nous allons investir un peu d’argent pour te faire éliminer ».

Le 19 mars à 08h08

Emanuel Fabian est le correspondant militaire du Times of Israël, où il partage, ainsi que sur X.com, des dizaines de messages, photos et vidéos des frappes israéliennes et iraniennes, par jour.

Le 10 mars dernier, il tweetait qu’« un missile a frappé une zone ouverte juste à l’extérieur de Beit Shemesh [dans les environs de Jérusalem, ndlr], selon les premiers intervenants et des images le montrent », précisant qu’« aucun blessé n’est signalé lors de la dernière attaque de missiles balistiques de l’Iran contre Israël, la quatrième aujourd’hui ».

Le tweet était illustré par une courte séquence vidéo montrant une explosion dans une zone boisée des environs de la ville, à 500 mètres des habitations, raconte-t-il dans un stupéfiant article intitulé « Des parieurs de Polymarket m’ont menacé de mort si je ne falsifiais pas ma version sur les missiles iraniens » :

« Ce jour-là, sur le liveblog du Times of Israel, je rapporte que le missile s’est écrasé dans une zone inhabitée sans faire de victimes, sur la foi des déclarations des services de secours et des images qui donnent à voir la forte explosion causée par l’ogive du missile. Mais ce que je pensais être un incident mineur dans le cadre de cette guerre s’est mué en des journées entières de harcèlement et de menaces de mort à mon encontre. »

Évoquant les tirs iraniens, l’article publié par Emanuel Fabian sur Times of Israel mentionnant cette frappe précisait que « la plupart des missiles ont été interceptés, mais l’un d’entre eux – équipé d’une grosse ogive – a explosé dans une zone dégagée à l’extérieur de Beit Shemesh, près de Jérusalem, selon des images, les premiers intervenants et l’armée israélienne ».

« J’apprécierais que vous mettiez à jour votre article, car il ne reflète pas la réalité »

Dans la foulée de la publication de son tweet puis de l’article, Emanuel Fabian raconte avoir reçu un courriel, en hébreu, d’un certain Aviv lui expliquant que « la municipalité de Beit Shemesh et le MDA (Maguen David Adom, la Croix-Rouge israélienne, ndlr) ont corrigé l’information donnée pour dire que ce qui est tombé est en fait un fragment d’intercepteur, et non un missile complet », suivi de cette requête :

« J’apprécierais que vous mettiez à jour votre article, car dans sa forme actuelle il ne reflète pas la réalité. Mais si vous avez des informations indiquant qu’il s’agit bien d’un missile complet non intercepté, corrigez-moi. »

En réponse, Emanuel Fabian lui indique que, d’après ses informations, l’impact est bien « lié à une ogive de missile, pas à de simples fragments », et que « les images montrent aussi une forte explosion correspondant aux centaines de kilogrammes d’explosifs de l’ogive. Normalement, un fragment ne donne pas lieu à pareille explosion », comme on peut le voir dans la vidéo.

Le lendemain, un second e-mail, lui aussi en hébreu et signé d’un certain Daniel, tente une approche différente. « Désolé de vous contacter alors que nous ne nous connaissons pas mais nous allons apprendre à nous connaître », lui explique-t-il, souligne Emanuel Fabian, « d’un ton quelque peu menaçant » :

« J’ai quelque chose d’urgent à vous demander au sujet de l’exactitude de votre rapport sur l’attaque de missile du 10 mars. J’apprécierais vraiment une réponse si possible. Vous avez donné une information inexacte au sujet de l’attaque de missile du 10 mars, ce qui a provoqué une série d’erreurs. Si vous pouviez me répondre ce soir… cela m’aiderait, moi et beaucoup d’autres, et, bien sûr, l’État d’Israël. Et en prime, vous y gagneriez une source intéressante. »

« Il est quelque peu étrange de recevoir la même question, sur un point relativement insignifiant, de la part de deux personnes différentes en l’espace d’une seule journée », ironise Emanuel Fabian dans son article. En réponse à une demande de précisions, Daniel lui ressort la théorie du missile iranien intercepté par l’armée israélienne :

« Pour l’heure, les services de sécurité n’ont pas confirmé qu’il s’agissait d’un missile non intercepté qui serait tombé dans une zone dégagée. Si vous pouviez corriger cela ce soir, cela me rendrait, ainsi qu’à d’autres, un grand service. »

« Pourquoi un détail aussi insignifiant importe-t-il à ces gens ? », s’interroge Emanuel Fabian. Dans les jours qui suivent, Daniel continue à le bombarder de courriels, d’autant que son information commence à être reprise par la presse étrangère.

« Je vous redemande encore de faire au plus vite, ça nous aiderait beaucoup. C’est vraiment important, si possible, ce matin », quémande Daniel. Ce qu’Emanuel Fabian qualifie de « menaces à peine voilées » est suivi d’un nouveau courriel, anonyme celui-là : « L’article sur l’interception du 10 mars va-t-il être mis à jour ? », puis d’un message sur Discord : « À propos du 10 mars. Certaines sources affirment que tous les missiles ont été interceptés le 10 mars, selon Tsahal. Est-ce vrai ? »

23M$ de prédictions sur « L’Iran frappera-t-il Israël le 10 mars ? »

Également interpellé sur X par deux internautes à ce sujet, il découvre qu’ils semblent impliqués dans des jeux d’argent sur le site de paris en ligne Polymarket, et que cette série d’interpellations seraient liées à une prédiction sur Polymarket.

Une capture sur archive.org montre que, le 11 mars, plus de 1,5 million de dollars y avaient en effet été misés sur le fait de savoir si « l’Iran frappera-t-il Israël le 10 mars ? », ou pas. Le chiffre dépasse désormais les 23 millions de dollars, les mises d’une quarantaine de parieurs dépassant les 100 000 dollars, dont trois le million de dollars, Polymarket ayant continué d’accepter les paris depuis lors, la résolution de la prédiction, qui a fait l’objet de deux contestations, venant tout juste d’être finalement actée.

Polymarket, qui se présente comme une plateforme de prédictions, permet de parier de l’argent ou des cryptoactifs sur la probabilité que tel évènement ait lieu, ou pas. Ce pourquoi il est aussi régulièrement soupçonné de faire l’objet de manipulations de marchés et de délits d’initiés.

Un réserviste de l’armée israélienne et un civil ont ainsi été inculpés le mois dernier, rapportait The Times of Israel, pour avoir utilisé des informations classifiées afin de placer des paris sur des opérations militaires sur Polymarket.

Les règles du pari précisent que « ce marché se résoudra par ‘Oui’ si l’Iran lance une frappe de drone, de missile ou aérienne sur le sol israélien à la date indiquée en Heure d’Israël (GMT+2). Sinon, ce marché se résoudra par ‘Non’ », avec cette petite précision :

« Les missiles ou drones interceptés, ainsi que les frappes de missiles sol-air, ne suffisent pas pour une résolution « Oui », même s’ils atterrissent en territoire israélien et y occasionnent des dégâts. »

Emanuel Fabian en déduit que les parieurs qui le harcèlent ont parié sur le « Non », ce pourquoi il voudrait le voir rectifier son article, afin d’espérer ne pas perdre leurs mises.

Dans la foulée, les messages se font plus pressants, et menaçants. « Quand mettrez-vous à jour l’article ? », titre l’un d’entre eux, accompagné de la capture d’écran de sa première interaction avec Daniel. Sauf qu’en lieu et place de la réponse qu’il lui avait adressée, le screen lui attribuait des propos qu’il n’a jamais écrit :

« Salut Daniel, merci d’avoir remarqué, j’ai vérifié auprès du porte-parole de Tsahal et c’est bien un missile intercepté. Je l’ai envoyé pour correction, il sera bientôt corrigé. »

« Après nous avoir fait perdre 900 000 $, nous allons investir un peu d’argent pour te faire éliminer »

En réaction, Emanuel Fabian postait le 13 mars sur X un message un tantinet énervé :

« Mon message à vous, les parieurs, est simple : allez vous faire foutre, arrêtez de me harceler et trouvez-vous un meilleur passe-temps que de falsifier des articles journalistiques pour un gain financier. »

Suite à quoi « les choses empirent », écrit le journaliste. Peu après minuit, dans la nuit de samedi à dimanche, il reçoit des messages menaçants en hébreu sur WhatsApp : « Vous avez exactement une demi-heure pour corriger votre tentative d’influence », « si vous ne corrigez pas cela avant 1h00, heure d’Israël, aujourd’hui, le 15 mars, vous allez au devant de problèmes dont vous n’avez pas idée », « tu choisis la guerre en sachant que tu vas perdre la vie que tu avais jusque là – tout ça pour rien », entre autres :

« Tu n’as aucune idée à quel point tu t’es mis en danger. C’est aujourd’hui le jour le plus important de ta carrière. Tu as le choix entre deux options : soit tu te dis que nous sommes sérieux et qu’après nous avoir fait perdre 900 000 dollars, nous allons investir un peu d’argent pour te faire éliminer. Ou alors on met fin à ça avec de l’argent et tu retrouves la vie que tu avais avant. »

Emanuel Fabian raconte que les messages l’accusent de vouloir « influencer » le marché, une personne se présentant comme « avocat » lui expliquant, au téléphone, avoir été contacté par une entreprise américaine pour enquêter sur sa supposée manipulation sur Polymarket.

Ses interlocuteurs tentent également de le corrompre, y compris en offrant à un autre journaliste une part de leurs gains, s’il parvenait à faire modifier sa version de l’impact du missile à Beit Shemesh, au motif que cela ne représenterait « pas grand-chose » pour lui de le faire :

« Je te demande de répondre dans les 10 minutes. Nous t’avons proposé de mettre fin à tout ça discrètement, avec de l’argent à la clef et tout sera fini. Mais apparemment, tu tentes de gagner du temps ». « Tu as commis une erreur fatale et tu ferais mieux de nous répondre ». « J’attends une réponse de ta part dans 9 minutes ». « Il te reste une minute… »

Après avoir appelé la police, les menaces deviennent plus explicites :

« Il te reste 90 minutes pour revenir sur ton mensonge. Si tu le fais – tu règles en une minute le problème le plus grave de toute ta vie. Et d’ici une semaine, tu m’auras oublié ». « Si tu décides de ne pas revenir dessus et de laisser ce mensonge, tu te découvriras des ennemis prêts à tout pour faire de ta vie un enfer – dans les limites de la loi ». « Mais à ce que je sache, il y a aussi des gens qui se fichent de la loi. Tu vas leur faire perdre 50 fois tout ce que tu gagneras dans toute ta vie. »

Emanuel Fabian conclut son témoignage en précisant que si la tentative d’intimidation de ces joueurs pour le pousser à changer son reportage afin de gagner leur pari a échoué, « je crains que d’autres journalistes puissent faire preuve de moins d’éthique en échange d’une forte rétribution ».

Évoquant les deux Israéliens inculpés le mois dernier pour avoir utilisé des données classifiées pour parier sur Polymarket, il craint également que d’autres individus peu scrupuleux cherchent eux aussi à profiter des informations dont ils disposent :

« Des journalistes pourraient facilement se servir de ce qu’ils savent pour commettre des délits d’initié sur cette plateforme. J’espère sincèrement que cela n’est jamais arrivé et que cela n’arrivera jamais, dans ce nouvel espace troublant où réalité, journalisme, jeu et criminalité s’entremêlent. »

Polymarket a depuis partagé sur X un message qui « condamne le harcèlement et les menaces dont Emanuel Fabian — ou toute autre personne d’ailleurs — a été victime » :

« Ce comportement enfreint nos conditions d’utilisation et n’a pas sa place sur notre plateforme. Nous avons suspendu les comptes de toutes les personnes impliquées et transmettrons leurs coordonnées aux autorités compétentes. »

Emanuel Fabian, quant à lui, a tenu à rappeler que ses harceleurs ne lui faisaient « pas peur du tout » :

« Vous, bande de tarés, vous ne me faites pas peur du tout. Et la prochaine fois que vous menacerez quelqu’un de mort, évitez peut-être d’utiliser votre vrai numéro de téléphone, que les autorités peuvent facilement identifier. »

Commentaires (13)

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Chapeau au journaliste d'avoir tenu !
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Carrément !
Et désespérant de voir qu'on fait partie de la même espèce que tout un tas de cinglés, qu'ils soient rongés par le fanatisme, la cupidité, la haine ou je ne sais quelle autre vertu.
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En vrai avait-il le choix ? Parce que si il avait cédé et changé sa version, c'est l'autre camp (celui qui avait parié sur la chute du missile) qui lui serait tombé dessus...
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Sauf que les parieurs perdants n'en ont que faire. A l'image des entreprises qui externalisent les coûts et problèmes vers le client final car de toute façon ce sera ce dernier qui devra gérer les conséquences des décisions des premières, ce sera au journaliste de les gérer. Tant qu'eux ont obtenu ce qu'ils voulaient, c'est l'essentiel.

Avoir la capacité de parier sur ce genre de conneries est la cause de ce mic-mac. Mais là aussi Polymarket peut bien citer ses clauses sans importance, il n'empêche que ce sont ses clients ou même comme ici des personnes extérieures qui auront à gérer les consqéuences de son produit. Vive l'externalisation !
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Je suis tout à fait d'accord, ce que je veux dire c'est que pour le journaliste c'était perdant-perdant : il cédait en modifiant son article, les parieurs de l'autre côté lui serait tombé dessus aussi.
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« Vous, bande de tarés, vous ne me faites pas peur du tout. Et la prochaine fois que vous menacerez quelqu’un de mort, évitez peut-être d’utiliser votre vrai numéro de téléphone, que les autorités peuvent facilement identifier. »
Bon, vu le contexte, la réflexion était difficile. Mais, honnêtement, vaut mieux éviter de donner ce genre de conseil.

La résilience à ces menaces reste impressionnante, surtout vu les risques déjà encourus pour couvrir ce conflit sur place qui doivent maintenir un état de stress permanent.
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Quel monde merveilleux !
Rien que le fait de penser à pouvoir parier sur des faits de guerre me débecte, mais en plus menacer quelqu'un de professionnel pour avoir OSÉ dire la vérité... 🤮
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On dirait du Ulcan
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C'est l'article du 1er avril publié par erreur en avance ou bien ? Il y a vraiment des gens qui parient des centaines de milliers d'euros pour savoir quel jour va tomber une bombe ?!? Et qui veulent ensuite veulent manipuler la réalité et menacent un journaliste ? Ils se croient dans 1984 ?
« Si tu décides de ne pas revenir dessus et de laisser ce mensonge, tu te découvriras des ennemis prêts à tout pour faire de ta vie un enfer – dans les limites de la loi »
Mais... :reflechis:
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Il y a vraiment des gens qui parient des centaines de milliers d'euros pour savoir quel jour va tomber une bombe ?!? Et qui veulent ensuite veulent manipuler la réalité et menacent un journaliste ?
Polymarket. Et si tu veux savoir à l'avance ce qui se passera, faut être pote avec Trump.
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Mais WTF !

Déjà parier sur la guerre je comprend même pas que des gens fassent ça... Mais en plus menacer un journaliste pour ne pas perdre son pari... 🤮️
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Qui aurait pu prévoir?
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Et maintenant que deux villes israéliennes ont été touchées directement (Dimona et Arad) par des frappes iraniennes, confirmées par Israël, quelle est la position de ces parieurs ?
Ont-ils gagné ou perdu des sous-sous avec leurs paris de débiles ?

Comme c’est parti, on va peut-être bientôt voir apparaître des paris sur le nombre de victimes ?
— Yesss ! Plus de 50 victimes, j’ai gagné !
— Et le bonus offensif (comme au rugby, pourquoi pas) : au moins 5 morts. Jackpot !!!

Par ailleurs, avec les deux missiles iraniens vers Diego Garcia qui ont atteint environ 4000 kilomètres de distance (au moins un des deux en tout cas) au lieu des 2 000 km maxi estimés, ils doivent se frotter les mains chez Polymarket.

On vit vraiment une époque formidable !