Intel reçoit 5,7 autres milliards de dollars, mais pas sans conditions
Libéralisme à géométrie variable
Intel vient de recevoir plus tôt que prévu 5,7 milliards de dollars d’aides publiques dans le cadre de la loi CHIPS. La somme est accompagnée de certaines conditions, Intel devant garder coûte que coûte sa division fonderie. L’investissement, même s’il était prévu, pose la question d’un libéralisme économique changeant aux États-Unis.
Le 02 septembre 2025 à 15h43
5 min
Économie
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Le 22 aout, on apprenait que le gouvernement américain allait entrer au capital d’Intel, à hauteur de 9,9 %. Une participation se faisant sous forme d’une enveloppe massive de 11,1 milliards de dollars, reprenant pour l’essentiel des subventions déjà promises. Comme nous l’indiquions alors, cette entrée doit se faire sans aucun siège au conseil d’administration, la participation ayant été décrite comme passive.
Cette large enveloppe comprenait notamment 2,2 milliards de dollars déjà versés à Intel depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ainsi que 3,2 milliards versés sous la présidence de Joe Biden pour le projet Secure Enclave. Restaient 5,7 milliards de dollars à venir, sur la base d’un accord dont les termes n’étaient pas précisés. Cette somme a été reçue plus tôt que prévu à Intel, dont la santé financière défaillante est au cœur des attentions.
Selon la porte-parole du gouvernement américain, Karoline Leavitt, les détails de cet accord sont « toujours en cours de mise au point par le ministère du Commerce ». L’annonce, rapportée par Reuters le 29 aout, semble avoir primé sur la finalisation des conditions précises.
Allègements et incitation
De manière générale, les conditions ont été allégées. Certaines obligations ont été supprimées, dont les jalons que l'entreprise devait atteindre pour déclencher les seuils de financement. Des exigences spécifiques au CHIPS Act ont disparu et l'ensemble des conditions est considéré comme acquitté par Intel. De l'accord précédent, seul semble rester la surveillance du programme Secure Enclave, car il touche à la Défense.
En revanche, certaines règles restent en place. Par exemple, il est interdit à Intel d’utiliser ces fonds pour alimenter des dividendes ou des rachats d’entreprises. L’entreprise ne doit pas non plus s’en servir pour modifier certains aspects de son fonctionnement ou investir dans certains pays.
Surtout, la somme est une incitation à conserver les activités de fonderie. Pour rappel, ces dernières consistent à fabriquer des puces pour d’autres entreprises. La branche Intel Foundry Service était l’un des principaux arcs de développement de l’ancien CEO, Pat Gelsinger. Son activité a débuté en 2021 et il n’était pas prévu de rentabilité avant 2027. Et pour cause : l’année dernière encore, elle enregistrait des pertes de 13,3 milliards de dollars.
Mécanismes compensatoires
Dans le contexte financier de l’entreprise, la scission de la branche fonderie a été envisagée. En septembre 2024, Intel annonçait ainsi son intention de s’en séparer pour créer une filiale autonome. Lip-Bu Tan, CEO d’Intel depuis mars dernier, a cependant affirmé au début de l’été que l’objectif était de reprendre sa place de leader et de proposer « une fonderie de classe mondiale ».
Le gouvernement américain tient à ce que la situation perdure. Il ne peut pas forcer Intel à garder cette branche, mais l'enveloppe de 5,7 milliards est assortie de plusieurs mécanismes, dont le principal : si Intel devait passer sous les 51 % de parts dans sa branche, le gouvernement américain aurait le droit d'acheter 5 % d'actions supplémentaires au prix unitaire de 20 dollars. Les capitaux étrangers ne doivent donc pas dépasser 49 % de l'ensemble. Jeudi, au moment de l'annonce, l'action d'Intel était valorisée 24,90 dollars, en très légère hausse.
En outre, l’investissement du gouvernement américain ne règle pas les problèmes d’Intel. En juillet, l’entreprise annonçait ainsi vouloir se séparer de 24 000 employés supplémentaires d’ici la fin de l’année avec l’objectif affiché d’établir une nouvelle base salariale de 75 000 personnes dans le monde. Intel s'est engagée à une discipline financière et à prioriser son processus de gravure 14A, pour ses propres besoins autant que pour ses activités de fonderie.
L'orthodoxie libérale américaine évolue
L’investissement, en tant que tel, peut également surprendre. Le président Trump avait déjà dit tout le mal qu’il pensait du CHIPS Act. En outre, l’occupant de la Maison-Blanche est un chantre du libéralisme économique total, nombre de mesures prises depuis son retour allant dans le sens d’une dérégulation du marché.
Mais la primauté stratégique sur les semi-conducteurs dépasse ces considérations. La conception et la fabrication des puces électroniques est un enjeu de sécurité nationale. Les États-Unis tiennent absolument à réduire leur dépendance à l’Asie pour la production de semi-conducteurs, Taïwan possédant dans ce domaine une part de 60 %. La Corée du Sud et la Chine dominent également d’autres segments.
De plus, une activité de fonderie génère aussi des emplois hautement qualifiés et participe au développement d’un écosystème d’entreprises spécialisées. Au vu des très hautes ambitions des États-Unis dans le domaine de l’IA notamment, il n’est pas question de voir Intel Foundry Service devenir une filiale indépendante, avec les risques de prises de participation étrangères.
Certains secteurs semblent ainsi trop stratégiques pour être abandonnés aux seules forces du marché. Les États-Unis pourraient basculer dans un capitalisme de sécurité nationale, à l’instar d’autres pays comme la Chine. Donald Trump a d’ailleurs déclaré que d’autres entreprises pourraient être concernées par un processus équivalent. L’orthodoxie libérale s’effacerait alors au profit d’une approche hybride et plus pragmatique.
Intel reçoit 5,7 autres milliards de dollars, mais pas sans conditions
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Mécanismes compensatoires
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L'orthodoxie libérale américaine évolue
Commentaires (9)
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Abonnez-vousLe 02/09/2025 à 16h24
Le 03/09/2025 à 09h18
Le 02/09/2025 à 19h40
A chaque fois que j'entends ou je lis un débat sur le sujet dans n'importe quel média, dès que quelqu'un évoque des conditions (genre conditions contractuelles à l'obtention de la manne) elle ou il se fait rabrouer vertement ou se fait traiter d'idéaliste.
A vrai dire je ne comprendrais jamais comment le secteur public - donc nous, l'état, les collectivités, l'Europe, etc... - peut
gaspillerinvestir "un pognon de dingue" pour renflouer des boîtes privées multinationales qui n'en ont pas forcément extrêmement besoin (vu qu'elles peuvent délocaliser quand elles veulent, les subventions étant un moyen poli de leur dire : "Restez donc chez nous SVP" histoire de pas perdre de précieux emplois)... et tout ça sans aucune exigence autre qu'un vague assentiment verbal ?il y a certainement un raisonnement économique derrière, mais j'ai du mal à piger le truc...
Le 02/09/2025 à 22h37
Mais les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent. Et quand quelques années après , et après un changement de direction (ou un rachat), le nouveau proprio décide de ne pas se sentir engagé par les promesses de son prédécesseur , bah ça gueule un peu dans les média, un peu de judiciaire.... et une actualité en chassant une autre, on oublie, et ... voila.
Modifié le 03/09/2025 à 05h07
En d'autres termes : En France, on accorde toutes sortes de subventions (et de facilités diverses qui ne sont pas considérées comme telles mais qui dans les faits, font économiser des sommes non négligeables), mais on "oublie" de les lier conditionnellement à un véritable contrat juridique qui engagerait réellement l'entreprise - par exemple, à préserver un certain nombre d'emplois locaux négociés par avance, ou à consacrer tant de % du CA en R&D, ou encore, pourquoi pas, à assainir sa comptabilité afin d'arrêter de jeter l'argent par les fenêtres...
Il m'apparaît évident, dans ces conditions, qu'aucune entreprise fautive ne remboursera jamais quoi que ce soit à l’État, et donc que toute forme de subvention est une perte sèche pour les finances publiques.
EDIT : Note qu'en évoquant ce sujet je pense surtout aux multinationales, le cas des PME/PMI/Artisans est pour moi très très différent, parce que beaucoup d'entre elles ne sont pas facilement délocalisables : c'est pourquoi je pense qu'on devrait mettre le paquet sur elles, quitte à priver - snif - telle ou telle world company de cadeaux et de largesses princières...
Ceci dit je ne suis pas économiste, et donc il y a forcément des choses qui m'échappent...
Le 03/09/2025 à 22h02
- La "concurrence fiscale" entre les pays, voire les régions, qui fait qu'une grande entreprise très connue va avoir tendance à faire une sorte d'enchère inversée lors d'une installation de grande ampleur. Je me demande par ex ce qu'a promis l'Allemagne à Tesla, alors que l’énergie électrique y est particulièrement chère...
- Les grandes sociétés ont assez d'emplois sur un bassin donné (quand on compte non seulement les "internes" mais aussi les sous-traitants, les prestataires, les interim, et tous les métiers annexe comme les boulangeries , les tabacs , les resto, les garages...) pour mettre le couteau sous la gorge des politiques en menaçant de délocaliser. Les PME/PMI bossent souvent pour du plus gros, on fabrique pas un Airbus avec 125 bonhommes. Et aussi on va parler de Michelin, de Pechiney, d'Arcelor-mittal à la TV, mais pas trop de "Les suceuses de l'ouest" ou de "Plomberie Express" ... même si , en cumulé ces entreprises participent bien plus à l'activité d'une région que le mastodonte.
Mais pas avec le même prestige national & politique. Or c'est ça qui fait la politique en France: une grosse boite qui délocalise ou licencie de manière fracassante c'est +xx% pour le FN...
Le 03/09/2025 à 22h40
Mais côté négatif, une grosse entreprise qui se casse, c'est toute une région (et ses électeurs) qui meurt, donc dit autrement : ils nous tiennent bien par les...
Dommage, des fois j'aimerais bien que le politique (dans le sens : l'intérêt des gens sur le long terme) prenne le pas sur l'économique, mais manifestement ça ne risque pas d'arriver... En tout cas pas chez nous.
Le 03/09/2025 à 22h11
Tous nos politiques sont issues et/où vont repartir dans le privé (ou sont financés par eux), donc ce sont des "retours d'ascenseur" de l'investissement initiale.
Tu me donnes X millions pour ma campagne, je te revends les autoroutes pour pas cher, je te file des contrats juteux etc.
Comme tu dis, à chaque fois c'est la même, ce sont les ministres eux-mêmes qui refusent d'appliquer des conditions, c'est forcement volontaire :)
Modifié le 03/09/2025 à 22h52
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