« Surveiller sa femme » : dans l’enfer des liens sponsorisés Google
Promis chérie, c’était pour le travail mes recherches !
Illustration : Flock
Le 19 décembre 2024 à 17h03
Certaines applications de contrôle parental « jouent » avec les liens sponsorisés Google pour adapter le message de leur site en fonction des attentes des internautes : contrôle parental, surveillance, espionnage… On vous propose un tour d’horizon des « magouilles » mises en place par certains.
« Surveiller sa femme » : dans l’enfer des liens sponsorisés Google
Promis chérie, c’était pour le travail mes recherches !
Illustration : Flock
Certaines applications de contrôle parental « jouent » avec les liens sponsorisés Google pour adapter le message de leur site en fonction des attentes des internautes : contrôle parental, surveillance, espionnage… On vous propose un tour d’horizon des « magouilles » mises en place par certains.
Société numérique
Société
9 min
Dans la première partie de notre dossier, nous avons étudié le double discours de certaines sociétés proposant des solutions de contrôle parental. Le discours officiel est de permettre aux parents de surveiller les enfants, mais il dérive très vite sur la surveillance de son conjoint à son insu, aussi bien sur ses messages que sa géolocalisation. Nous n’étions pas encore au bout de nos surprises…
Notre enquête va nous emmener encore plus loin dans le nauséabond, avec un double discours de la part de certaines entreprises : d’un côté un site « en tout bien tout honneur » pour le référencement Google, de l’autre une version « arrangée » à la volée pour les liens sponsorisés avec la mise en avant de pratiques détestables et surtout illégales.
Les applications adaptent leur discours à votre demande
Il y a quelques semaines, nous avons effectué des recherches sur Google pour voir les résultats qui ressortent en premier. Avec des mots clés tels que « surveiller sa femme » ou « lire les SMS de ma femme » des applications comme mSpy, Spyx, Haqerra arrivaient parfois en tête avec un lien sponsorisé.
Les liens sponsorisés peuvent être vicieux, comme nous l’avons découvert durant notre enquête. Spyx, par exemple, cache ses intentions par défaut, mais les affiche en gros à certains utilisateurs. Le message dépend en fait de la manière dont vous arrivez sur le site.
Si on arrive sur la page d’accueil de l’application directement avec son URL ou via une recherche avec le nom Spyx dans Google (sans passer par un lien sponsorisé), on peut y lire le descriptif suivant : « Le plus puissant traceur de téléphone pour le contrôle parental. Sachez que tout se passe sur le téléphone portable ou la tablette de vos enfants. Sans installer d’application. Configurez votre surveillance en seulement 2 minutes ! ». Le message pour s’abonner au service est le suivant : « Commencez la surveillance du téléphone maintenant ».
Maintenant, si vous arrivez depuis une recherche Google avec un lien sponsorisé par Spyx – avec les mots clés « surveiller sa femme » dans notre exemple – la mise en page reste la même, mais le message change radicalement : « Solution d’espionnage téléphonique indétectable. Aucune installation d’application n’est nécessaire ».
Le message change aussi sur le bouton pour s’abonner : « Commencez la surveillance sans trace dès maintenant ». Pourtant, dans les deux cas, l’URL débute de la même manière : « spyx.com/fr/ ». Spyx modifie donc son discours suivant la provenance et les recherches des internautes.
Du contrôle parental au « piratage de téléphone »
Spyx n’est pas le seul à utiliser cette technique. On la retrouve aussi chez Haqerra. La page d’accueil se présente comme une application pour « En savoir plus sur vos enfants grâce à une application de contrôle parental », avec le mot « enfant » qui revient neuf fois sur la page et « contrôle parental » trois fois.
Par contre, si on vient de Google avec un lien sponsorisé avec les mots clés « espionner téléphone de ma copine », la page n’affiche là encore plus le même discours : « Logiciel De Piratage De Telephone Portable ». Aucun résultat pour la recherche enfant, un seul pour contrôle parental.
Comme avec Spyx, on parle bien de la même application, du même site et de la même URL « https://haqerra.net/fr ». Seule différence, dans le second cas (via un lien sponsorisé) il y a une série de paramètres qui commencent par « ?partner_id=… ».
On prend la même technique et on recommence avec mSpy. Là encore, bingo : on passe du message d’une « Application de surveillance du téléphone pour contrôle parental » à un « Logiciel D’Espionnage De SMS » quand on vient à partir d’un lien sponsorisé Google, avec les mots-clés « espionner SMS ma femme ».
Autre lien sponsorisé, autre message. Cette fois-ci, mSpy se présente sur sa page d’accueil comme « La Meilleure Appli d’Espionnage Pour Portable. Obtenez un contrôle à distance à toutes les activités Facebook Messenger! ». On peut aussi avoir droit à « La Meilleure Appli d’Espionnage Pour Whatsapp », ou encore « Logiciel D’Espionnage De Messages. Obtenez un contrôle à distance à tous les SMS et messages textes! »…
Contrairement aux sites précédents, le nom de domaine n’est pas le même chez mSpy. Une recherche dans un moteur de recherche ne donne des résultats que vers mSpy.com, tandis que les liens sponsorisés renvoient sur le domaine mSpy.mobi.
L’explication est simple : dans le code du site mSpy.mobi, il y a une ligne « <meta name= »robots » content= »noindex,nofollow »> » indiquant aux robots de ne pas indexer ni suivre les pages. Aucune trace d’un tel code sur les versions .com et .fr.
mSpy dispose ainsi de deux sites. Le premier, avec un message pour les parents, référencé par le moteur de recherche de Google. Le second cible des personnes faisant une recherche autour de l’espionnage de leur conjoint et n’apparait pas de manière naturelle dans une recherche. Il est en effet uniquement mis en avant via des liens sponsorisés.
On peut faire dire n’importe quoi aux sites
Détail « amusant » de l’URL sponsorisée, on retrouve dans les paramètres de l’URL un champ ptid avec la valeur « Logiciel+D%27Espionnage+De+SMS ». Il y a aussi un champ pdid avec « Obtenez+un+contrôle+à+distance+à+tous+les+SMS+et+messages+textes! ». Ce sont les messages affichés sur la page d’accueil de mSpy. Soyons joueur : tentons de modifier ces « variables ».
Bingo : changer les champs ptid et pdid modifie en conséquence le message sur la page. Un exemple ci-dessous. Nous n’avons rien touché au code source de la page, nous avons simplement modifié l’URL. On peut faire exactement la même chose avec les liens sponsorisés de Haqerra (exemple ici), mais pas ceux de Spyx lors de nos essais.
De cette manière, ces applications de contrôle parental (et peut-être d’autres du même genre) s’assurent d’avoir un message des plus explicite sur leur site pour les utilisateurs qui arrivent via un lien sponsorisé.
Qu’en pense Google ?
Dans le cas d’un lien sponsorisé par mSpy, Google précise que l’identité de l’annonceur, « validée par Google », est Altercon Group s.r.o (que l’on retrouve dans les notes en bas de page du site de mSpy). C’est une société tchèque qui, selon Google, avait environ 200 annonces, dont au moins une est dans la fourchette des « 175 000 – 200 000 » diffusions en France, entre le 13 septembre 2023 et le 7 août 2024. C’était du moins le cas lors de nos recherches fin octobre.
Si on en parle au passé, c’est que le ménage semble avoir été fait depuis. Nous avons en effet contacté Google début novembre, afin de savoir si ce genre de pratiques (modifier le message affiché sur un site en fonction des paramètres dans l’URL sponsorisé) étaient autorisées.
Nous souhaitions aussi savoir s’il était autorisé de sponsoriser des liens avec des mots clés comme « espionner SMS ma femme », « espionner téléphone de ma copine », « surveiller sa femme » pour des solutions d’espionnage. Google n’a pas souhaité nous répondre pour le moment, malgré plusieurs relances.
Pour en revenir à mSpy et Altercon Group s.r.o, son profil sur le Centre de transparence publicitaire ne fait désormais mention que de 12 annonces, soit vingt fois moins qu’un mois plus tôt. Malgré plusieurs tentatives sur différentes machines, nous ne trouvons quasiment plus de liens sponsorisés pour les sites que nous avons signalés à Google : mSpy, Haqqera et Spyx.
Quasiment, car cette semaine, nous avons de nouveau vu une publicité pour Spyx. Cette dernière n’adapte pas le contenu de son site en fonction de paramètres passés dans l’URL, mais affiche tout de même un double discours : « Solution d’espionnage téléphonique indétectable » si on arrive via un lien sponsorisé, « Le plus puissant traceur de téléphone pour le contrôle parental » via une recherche classique.
La foire des tarifs
Terminons par un mot rapide sur les tarifs. Suivant les sites et la « version » du site, le bouton pour s’abonner propose parfois d’« Essayer » l’application, d’autres fois il affiche en gros « 50 % de réduction », etc. Effectivement, le tarif n’est pas le même : on passe de 16.83 à 23,56 euros par mois chez mSpy, alors que dans les deux cas, le tarif « officiel » est de 33,66 euros par mois. Ces prix sont valables si on paye directement pour trois mois.
Puisqu’on parle de prix, les applications sont dans les mêmes gammes : de 36 à 46 euros par mois pour un seul mois, mais les tarifs sont rapidement dégressifs si on prend trois ou douze mois. On descend alors à moins de 10 euros par mois (soit une centaine d’euros pour un an).
Les applications tentent de récupérer un maximum au premier achat, en affichant un tarif mensuel 5x fois moins important si vous payez un an. Ainsi, même si vous n’êtes pas satisfait du service (ce qui arrive régulièrement si l’on en croit les retours sur les boutiques d’Android et d’iOS) et que vous souhaitez résilier, vous avez déjà payé un an d’avance…
Commentaires (11)
Le 19/12/2024 à 17h33
Le 19/12/2024 à 22h38
Le 19/12/2024 à 17h43
Je serais curieux de voir si les personnes utilisent ces solutions sont prêtes à mettre plus cher pour leur enfant que leur compagne au sens large.
J'imagine : c'est trop cher, je vais te faire confiance finalement
Modifié le 20/12/2024 à 09h12
"Surveiller un conjoint sans son consentement vous expose à des poursuites judiciaire. Activer le module 'Effacer les logs' pour seulement 85€/mois."
Le 20/12/2024 à 09h54
De mémoire avec des collègues, le système Apple semble le plus abouti pour contrôler l'Iphone de son enfant à distance, mais pour avoir regardé, le système "famille" d'Android semble également très efficace.
D'où ma question : Qu'est-ce que ces Apps apportent de plus, à part le fait de pouvoir le "cacher" ?
Ca serait intéressant un dossier sur le contrôle parental des smartphones avec les bonnes pratiques je trouve.
Le 27/12/2024 à 13h56
On utilise Qustodio, qui est moins pratique pour les applis, mais permet de mettre aussi l'ordi sur le même contrôle, et marche bien mieux sur la localisation (la localisation pour les mineurs, c'est quand même un gros soulagement quand en plus ils ont une certaine autonomie et beaucoup d'activités)
Le 20/12/2024 à 11h21
C'est avant tout un signe de respect, de confiance envers l'autre mais surtout le plus important: c'est qu'on peut être avec quelqu'un, même marié(e) , on a toujours le droit de garder son petit espace personnel, son jardin secret, une partie de sa vie qui reste privée à soi, sans devoir rendre des comptes à 100% de ce que l'on fait ou des gens qu'on peut côtoyer ou à qui on peut parler.
Enfin, moi je le vois plutôt comme ça... Évidemment ça doit marcher dans les 2 sens (des conjoints).
Le 21/12/2024 à 13h14
Le hic c’est que ça marche bien comme ça jusqu’au jour où ça ne marche plus. J’ai vu assez de couples « parfaits » se déchirer pour me laisser attendrir. Et dans ce déchirement c’est pas toujours joli joli ce qui se passe.
Je suis un terroriste de l’intimité. Aussi bien pour moi que pour les autres. Je me refuse par principe à reluquer ce que font les autres. Et je ne supporte pas qu’ils viennent renifler mes plate bandes. Aussi je prends également soin de refuser qu’ils partagent avec moi ou que je partage avec eux les moyens d’accès à ce qui est de la sphère personnelle. Ça évite certains malentendus. On vit très bien avec ça.
Le 25/12/2024 à 12h00
Pareil...
Après, il y a aussi le cas "open relationship", qui peut être un peu challenging... surtout pour ceux qui sont mariés... mais ça peut pimenter aussi...
Le 27/12/2024 à 13h54
En fait, on partage aussi la position avec nos enfants et eux le font aussi.
Je ne crois pas qu'on en abuse. Ca sert surtout à jeter un oeil quand ils sont sur le retour pour voir où ils en sont au lieu de risquer de les appeler pendant qu'ils conduisent ou travaillent. En gros ça sert une fois par semaine au max.
Pour le reste, on a le même compte en banque, un seul compte amazon, la même adresse email ...
Modifié le 01/01/2025 à 07h07
Pour le compte en banque commun c'est bien mais pas toujours suffisant dans certains cas.
Je l'ai réalisé trop tard. Dans ce cas précis ici: si un des conjoints ne travaille pas, c.a.d en restant au foyer et bien c'est important de lui verser un "salaire", un revenu mensuel, de l'argent dont l'utilisation sera exclusivement personnelle et celui ou celle qui a versé n'aura pas de droit de regard ou de commentaire à faire sur l'utilisation.
Pourquoi ? car une personne n'a pas de revenu propre dans le couple, finit toujours par culpabiliser un peu à s'en servir pour se plaisir, des envies perso (une RTX 4090 !!) sachant qu'il y a une complète visibilité des dépenses sur un compte commun.
Donc lui ménager un petit espace liberté et de confort dans ce cas particulier.
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