Neutralité du Net : victoire du régulateur américain face aux opérateurs
L'amour gagne toujours
Le 15 juin 2016 à 09h04
7 min
Internet
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Une cour d'appel américaine vient de donner raison au régulateur américain des télécoms face aux opérateurs. Ses règles strictes sur la neutralité du Net ont passé l'épreuve du feu, tant promise par les groupes télécoms. Ces derniers analysent les recours possibles à cette décision.
La neutralité du Net est bien légale aux États-Unis. Hier, une cour d'appel fédérale a défendu les règles adoptées par le régulateur des télécoms, la FCC, face au groupe d'opérateurs USTelecom. Ce dernier avait attaqué le texte de la FCC en mars 2015, arguant que la commission n'a pas l'autorité suffisante pour imposer des règles strictes aux fournisseurs d'accès Internet.
De nouvelles règles attaquées par les opérateurs
Adopté en février 2015, le texte consiste à reclassifier les FAI comme des opérateurs téléphoniques classiques, avec de nombreuses obligations supplémentaires. Parmi elles, les opérateurs ne peuvent pas discriminer les utilisateurs ou le contenu, encore moins pour des raisons commerciales. Aussi, ceux-ci doivent se comporter comme des tuyaux, en limitant leur ingérence dans les flux qu'ils transmettent. Ils doivent aussi répondre à des règles de transparence et de respect de la vie privée, qui n'ont pas été évidentes pour tous ces dernières années.
Depuis le vote du texte, les opérateurs multiplient les menaces sur chacune de ses dispositions, dénonçant des contraintes trop lourdes pour un secteur qui ne demande qu'à innover. Surtout, les groupes télécom ont plusieurs fois affiché leur intention d'attaquer le texte devant la justice, dès le moment de son adoption. Las, les tribunaux ne leur donnent pas raison.
Une bataille entre opérateurs et services
Au-delà d'une question d'intérêt public, la neutralité du Net est devenue un enjeu important entre services Internet et groupes télécoms. Netflix, par exemple, utilise beaucoup ce principe pour dénoncer les conditions commerciales que souhaitent lui imposer les opérateurs. En se défendant et en les dénonçant publiquement, le service de vidéo à la demande défendrait ainsi un bien commun. De leur côté, les opérateurs voient ce principe comme une contrainte, qu'ils tentent de renvoyer sur les services Internet s'ils le peuvent.
Dans son combat contre la neutralité du Net, l'industrie télécom a un argument simple : les opérateurs sont des acteurs comme les autres dans la chaine d'Internet, au même titre que les fournisseurs de service comme un Google ou un Netflix. Ils l'ont d'ailleurs utilisé pour demander à la FCC d'enquêter sur les pratiques de Netflix, qui limitait volontairement le débit disponible sur certains réseaux mobiles.
La commission avait refusé, indiquant que les règles sur la neutralité ne s'appliquent qu'aux opérateurs télécoms. De même, le régulateur estime que ces opérateurs ont une place centrale dans la vie numérique des internautes, en voyant passer l'ensemble de leur trafic, donc de leurs données. Ils méritent donc une régulation spécifique. Deux juges de la cour d'appel sur trois ont défendu le texte de la FCC. Le troisième estimait, lui, que la commission n'a pas suffisamment prouvé que l'écosystème a assez changé pour justifier cette régulation.
Les défenseurs de la neutralité du Net victorieux
Du côté des associations des défenses des libertés numériques, cette décision est célébrée comme une victoire. L'Electronic Frontier Foundation (EFF) salue l'analyse de la cour d'appel, qui a estimé que la FCC avait bien suivi les procédures et que les règles respectent la constitution. « Les règles sur la neutralité du Net étaient une victoire claire des internautes sur les intérêts particuliers, et aujourd'hui la cour a solidifié cette victoire » estime l'EFF.
L'organisation a tout de même quelques remarques sur le discours des juges. Ainsi, elle s'inquiète des abus possibles par la FCC de la création de règles générales à partir d'une analyse au cas par cas. La cour aurait dû limiter cette possibilité d'abus, estime l'EFF. Aussi, elle s'inquiète que la cour reconnaisse des pouvoirs à la FCC en matière d'encouragement des déploiements haut débit. En clair, une prochaine FCC moins favorable à la neutralité pourrait utiliser cet argument pour prendre des mesures en faveur des opérateurs. L'association se dit donc vigilante, réagissant à tout abus de la part de la commission.
Le discours est bien plus positif pour Public Knowledge, qui se félicite simplement de cette victoire. « Désormais, les consommateurs ont l'assurance d'un accès complet à Internet sans interférence du portier » déclare l'association dans un communiqué. Même son de cloche chez Netflix, qui a aussi réagi. « En défendant l'ensemble de l'approche de la FCC sur la neutralité du Net, la cour d'appel a mis fin à deux décennies de débat et de doute juridique en s'assurant qu'Internet reste ouvert pour tous » écrit la société.
Le régulateur partagé sur la décision
Du côté de la FCC, la décision du jour ne fait pas l'unanimité. Alors que les commissaires étaient déjà partagés lors du vote du texte en février 2015, ils le sont encore au moment où il est jugé conforme à la loi. Du côté des félicitations, son président Tom Wheeler évoque « une victoire pour les consommateurs », qui met fin à une décennie de guerre légale, en lui permettant d'appliquer les règles les plus strictes vues dans le secteur.
Même enthousiasme pour les commissaires démocrates Jessica Rosenworcel et Mignon Clyburn. Pour cette dernière, il s'agit à la fois d'une victoire pour les internautes et pour les jeunes pousses, qui sont assurées de pouvoir concurrencer les grands groupes sur des bases équitables.
« La décision de la cour d'appel est plus que décevante, mais j'attends un appel devant la Cour suprême, donc cette opinion n'est pas définitive » affirme le républicain Michael O'Rielly. Pour lui, la justice vient de donner les clés d'Internet à la FCC, sur la base de craintes injustifiées pour la concurrence. Pour Ajit Pai, également républicain, les règles de la FCC enferment le secteur dans des monopoles naturels, en empêchant de petites entreprises d'innover.
Les opérateurs étudient les recours possibles
Enfin, les opérateurs sont (logiquement) déçus de cette décision. « Deux juges n'ont malheureusement pas pu reconnaitre les larges lacunes légales de la décision de la FCC de réguler Internet comme un bien public, laissant en place une régulation qui remplacera un Internet tourné vers le consommateur par un Internet géré par le gouvernement, menaçant l'investissement et l'innovation dans les prochaines années » écrit ainsi USTelecom, l'association perdante dans ce procès.
Pour l'association nationale du câble et des télécoms (NCTA), cette décision n'est pas la dernière étape politique et judiciaire sur ce dossier. Elle affirme passer en revue ses options et l'opinion des juges, saluant au passage le fait que l'un d'eux a voté contre ces règles.
Selon la NCTA, tout comme la CTIA (l'association des opérateurs mobiles), l'une des prochaines étapes sera probablement de redoubler d'efforts auprès des parlementaires au Congrès. Ceux-ci ont le dernier mot en matière de régulation, et pourraient imposer à la FCC de réviser ses règles si besoin. En clair, maintenant que la voie judiciaire est presque épuisée, il faudra insister en matière de lobbying.
« Nous espérons que, plutôt que de se relancer dans de vieilles batailles, le Congrès et l'industrie chercheront des solutions pour assurer l'accès à tous les Américains un accès haut débit qui soit rapide, juste et ouvert » répond Public Knowledge.
Neutralité du Net : victoire du régulateur américain face aux opérateurs
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De nouvelles règles attaquées par les opérateurs
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Une bataille entre opérateurs et services
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Les défenseurs de la neutralité du Net victorieux
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Le régulateur partagé sur la décision
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Les opérateurs étudient les recours possibles
Commentaires (38)
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Abonnez-vousLe 15/06/2016 à 09h18
C’est toujours ça de pas perdu… m’enfin faut continuer le combat pour la neutralité du web et des réseaux " />
Le 15/06/2016 à 09h25
les règles de la FCC enferment le secteur dans des monopoles naturels, en empêchant de petites entreprises d’innover
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Pardon, c’est nerveux " />
Le 15/06/2016 à 09h25
Les GAFAM versus les opérateurs de réseaux de distribution
En France, on a Orange et SFR. Pour le reste, on a Android (GAFAM) directement dans la box opérateur " />
Le 15/06/2016 à 09h44
le but de tout ca c’est d’assurer que le net soit de plus en plus publicitaire, les petits comme les grands, c’est ca ?
Le 15/06/2016 à 09h50
Le 15/06/2016 à 09h53
Merci ! " />
Le 15/06/2016 à 10h43
Le but de tout ça est d’empêcher les fournisseurs d’accès de contrôler les débits des sites ou services consultés par les utilisateurs. Sans cela, ils pourraient par exemple faire payer la bande passante allouée aux différents acteurs du web. Aujourd’hui le débit alloué est le même pour Netflix que pour Youtube ou un petit site inconnu. Sans cette neutralité, les fournisseurs d’accès pourraient par exemple favoriser tel ou tel site ou services en allouant des bandes passantes différentes selon leur bon vouloir.
Le 15/06/2016 à 10h50
Le 15/06/2016 à 11h08
merci pour ces explications qui n’apparaissent pas dans l’article.
Est ce que cela empêche aussi les FAI de filtrer le contenu dangereux/inadapté/vérolé que lui, ou le client, pourrait vouloir ne pas parvenir a la prise internet de son domicile pour s’en protéger ?
Le 15/06/2016 à 11h38
Cela tuerait l’innovation en permettant aux plus puissants acteurs du web actuel de s’attribuer un monopole de fait en s’accaparant la bande passante sur leur secteur d’activité. Comment concurrencer un Netflix sans la même bande passante ? J’ai 40 ans et en 25 ans j’ai vu des goliath du web comme AOL ou Yahoo dans les 90’s s’effondrer devant des David comme google ou Facebook qui apportaient l’innovation en leur temps. Abandonner la neutralité du web serait plus qu’une histoire d’intérêts économiques cela serait peut être un point d’arrêt du développement de l’une des plus grandes innovations technologique de l’histoire de l’humanité. Internet est sûrement une innovation équivalente à ce que l’imprimerie de Gutenberg a été aux prémices de la renaissance.
Le 15/06/2016 à 11h47
des réseaux double-" />
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(plus générique, que le net, réclamons plus ! :) )
Le 15/06/2016 à 11h52
Nous sommes des clients des fournisseurs d’accès mais des utilisateurs d’internet. Je ne veux pas que l’on choisisse pour moi ce que sont les contenus dangereux/inadapté/vérolé car les risques encourus sont sans importance face à la perte de liberté de faire ses propres choix.
Le 15/06/2016 à 11h58
Le 15/06/2016 à 12h02
“Aujourd’hui le débit alloué est le même pour Netflix que pour Youtube ou un petit site inconnu.”
La Neutralité du Net est plus un droit à l’accès à internet indifférencié et à une non-discrimination des données selon différents critères, qu’un droit à un débit égal pour tous les diffuseurs de services numériques - même si cette dernière définition est celle utilisée par les GAFAM dans leur lutte contre les réseaux de distribution (les FAI) qui voudraient faire payer l’accès à leurs clients finaux (rôle de diffuseur/distributeur de contenus).
Le 15/06/2016 à 12h07
Louis Pouzin : “La technologie Internet va disparaître un jour ou l’autre”
“Pionnier de l’Internet, Louis Pouzin est l’ inventeur de Cyclades, premier réseau permettant de communiquer des données par paquets. Il estime qu’il faut reprendre les bases d’Internet, car plus on corrige, plus on introduit de possibilités d’erreur.”
source: Les EchosTV - youtube.fr - 31/05/2013
Le 15/06/2016 à 12h18
moi je veux bien que mon FAI puisse m’assurer une certaine tranquillité d’esprit pour moi et ma famille, l’idéal étant bien sur qu’il m’offre de choisir les grandes lignes.
Devant l’immensité des sources potentielles et toujours renouvelées de contenus malodorants, un filtrage perso n’est pas efficace, un FAI a plus de latitude pour le faire. Listes blanches ou noires, contrôle parentaux, antispam et autres noscript, on a donner depuis le temps on sait que ça ne vaut rien.
Par contre , choisir ensuite son FAI en fonction de sa capacité a délivrer un service qui correspond a nos attentes, ça devrait être l’orientation des discussions et des lois de régulation du commerce et des états souverains.
Là, actuellement tel que cela se fait, c’est surtout un dédouanement légalisé des FAI sous excuse d’une pseudo liberté.
On est libre de rien, sauf de plonger dans le cloaque internet et d’y prendre soi même les risques.
Pire, l’administration y met nos données personnelles !
Comme si on laissait n’importe qui s’occuper de fabriquer des ponts et des routes , sans règles, et dire ensuite que c’était a l’automobiliste de se prémunir. Le tiers monde quoi…
Le 15/06/2016 à 12h49
Le 15/06/2016 à 12h52
Le 15/06/2016 à 13h59
Le 15/06/2016 à 14h02
Internet est un outil aux capacités que les hommes du début du 20ème siècle aurait qualifié de divin. Une technologie de moins de 40 ans dont nous n’avons peut être qu’effleuré le potentiel. Cependant avons nous pris conscience du potentiel de destruction que cet outil pourrait devenir si nous n’y faisons pas attention?
Le 15/06/2016 à 14h15
Le 15/06/2016 à 14h21
Les Chinois maitrisaient l’acier au XI ème siècle (source David S Landes “Richesses et pauvreté des nations”) et ne sont pas pour autant entrer dans la première révolution industrielle. Ils ont finis par perdre ce savoir en moins de 100 ans. Gutenberg est un symbole historique, à la même époque que lui sont nés dans plusieurs pays d’Europe des technologies similaires, on a gardé Gutenberg dans l’histoire mais il faut l’accepter comme un postulat de réflexion. La différence avec les Chinois et les Coréens qui maîtrisaient cette technologie longtemps avant c’est ce que la civilisation Européenne en a fait. C’est l’usage de l’outil qui est important et non l’outil en lui même.
Le 15/06/2016 à 14h29
Je ne suis ni pour, ni contre une régulation de l’internet. Tout comme en économie je ne sais toujours pas si le marché a toujours raison ou si il doit être contrôlé par la politique. Je dis juste qu’il faut rester attentif à ce qui se passe sur cette technologie dont nous n’avons pas encore cerné le potentiel créatif ou destructif. That’s all folks
Le 15/06/2016 à 14h34
Gutenberg a inventé la presse à imprimer (les orientaux imprimaient les caractères à la chaine - merci Wikipedia " />)
Le 15/06/2016 à 14h48
Gutenberg a publié une version de la bible dite de Saint Jérôme traduite depuis les écritures en Grec. Avait il conscience à ce moment des 2 siècles de guerre religieuse qui en ont découlés ?
Le 15/06/2016 à 14h55
Le 15/06/2016 à 15h03
Suicide en série chez les typographes de l’école Estienne après la lecture de ton commentaire. " />
Le 15/06/2016 à 15h09
“Si Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie, qui vient d’Extrême-Orient, il a bel et bien mis au point la typographie, c’est-à-dire l’impression au moyen d’une presse à imprimer de textes composés avec des caractères mobiles.”
source: http://www.imprimerie.lyon.fr/imprimerie/sections/fr/medias/longue_marche
Le 15/06/2016 à 15h10
J’avoue être passé à côté de ton commentaire, qu’est-ce que tu veux dire ?
Le 15/06/2016 à 15h14
en fait le caractère mobile c’est chinois, mais l’alliage de plomb et la technique d’impression c’est l’innovation de Gutgut :p En vrai c’était une sorte de faussaire, c’était pour copier les manuscrits calligraphiés mais à coup très réduit
Grillé par Joma74fr un peu.
Le 15/06/2016 à 15h17
merci :-)
Le 15/06/2016 à 15h20
Le 15/06/2016 à 15h26
Il a fini ruiné, mis à la rue par ses créanciers " />
Le 15/06/2016 à 15h38
Comme beaucoup d’autres grands hommes :-)
Le 15/06/2016 à 15h44
La cigue pour Socrate, la prison pour Galilée , la ruine pour Colomb, l’asile pour Nietzsche etc.. Je me suis résigné à ne pas être un grand homme alors je préférais une mort à la Félix Faure entre les jambes d’une putain dans un palais de la république ;-)
Le 15/06/2016 à 16h10
“Aujourd’hui le débit alloué est le même pour Netflix que pour Youtube ou un petit site inconnu. ”
Au détail près qu’aujourd’hui seuls un Netflix et un Youtube sont visibles sur le Net le petit site inconnu ne l’est pas. Je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais je crois que près que 90% des usagers internet arrive sur le site visité en passant par Google, sachant que Google ne se prive pas pour prioriser le référencement des sites en fonction de ceux qu’ils paient.
Donc au final la notion de neutralité du Net, elle est complètement flouée “dès la sortie des tuyaux” puisqu’un voile est directement posé par des acteurs qui eux ne sont soumis à aucune règle de transparence. Qui dit qu’un jour il n’y aura pas un choix éditorial de la part de Netflix, une censure de la part de Google.
Faire payer aux acteurs les plus puissants (à partir d’une certaine taille critique, pas valable pour les plus petits acteurs) une rémunération au secteur (je ne dis pas forcément aux opérateurs) pour s’assurer qu’il y ait toujours une alternative m’aurait semblé être une vraie neutralité.
Or avec une telle disposition, les américains ont juste gagner le droit de regarder de manière neutre le contenu pas neutre des GAFA. Alors forcément, les GAFA ont le bons rôle, en défendant la neutralité du Net, c’est limite populiste comme position. En fait, ils ne défendent une position visant uniquement à servir leurs propres intérêts.
Le 16/06/2016 à 11h42
Le 16/06/2016 à 17h49
C’est surtout qu’on ne peut pas comparer l’imprimerie à internet, ça n’a rien à voir. Sinon ce qu’a inventé Gutenberg, ce sont les caractère mobiles en plomb qui ont donné le droit à l’erreur (relative) et permis d’imprimer à plus grande échelle. Et c’était un vrai grand progrès par rapport à ce que faisaient les Chinois.
Il est d’ailleurs difficile de comparer internet à quoi que ce soit hormis peut-être aux circuits de diffusion.